Disputation autour de la conscience de soi (...)

Rubrique : La Vie

Texte de la conférence du 23 avril 2014 à la Bibliothèque Louis Nucéra de Frère Richard Beaud et Monsieur Pierre Bourgeot.

Première partie : Frère Richard Beaud

« La langue a son fondement dans le silence que l’on garde. Garder le silence : manière la plus à l’abri de tenir la mesure ». Heidegger, Apports à la philosophie, De l’avenance, § 281, p. 578

Introduction.

Lorsque l’on consulte les œuvres des philosophes de ce siècle et des siècles précédents, on ne peut que se trouver dans l’embarras pour trouver une approche ou une définition claire de la conscience, chacun développant sa conception. En voici quelques-unes, cueillies dans l’Encyclopédie philosophique universelle, Les notions philosophiques, Dictionnaire, 1, article « Conscience ». Selon certains auteurs, note l’article, ce terme est « indéfinissable ». Voici ce que dit Hamilton : « La conscience ne peut être définie (…). La raison en est simple : la conscience est à la racine de toute connaissance » (Métaphysique). Pour Höffding : « Il est impossible de donner [de la conscience et de ses éléments] une description ou une définition puisque ce sont les faits fondamentaux qui ne peuvent plus se ramener à rien de plus simple » Psychologie, chp. 2, § 5 ). Le philosophe Natorp quant à lui, écrit : «  Le fait de l’avoir conscience (Bewusstsein), quoiqu’il soit le fait fondamental de la psychologie (…), ne peut pas être défini, car être pour la conscience (Bewusstsein) veut dire être un objet pour un moi ; cet être-objet ne peut lui-même être transformé à son tour en objet » (cité par Husserl dans Recherches logiques V, § 8). Freud écrit : « Le point de départ de notre étude nous est fourni par un fait sans équivalent qui ne se peut ni expliquer ni décrire : la conscience » ( Abr. psychanalyse, chp. 4 ).

A côté de ces auteurs pour lesquels la conscience est indéfinissable, il en est qui en donnent une définition, ou, tout au moins, essaient d’en donner une. Ecoutons ce qu’écrit Renouvier : « La conscience est une relation, la relation première et essentielle du sujet à l’objet » (La Personne, III). Voici une définition de Bertrand Russel : « Je définirai la conscience dans les termes d’un rapport existant entre une image ou un mot et un objet, rapport auquel j’ai donné le nom de signification. [Ainsi par exemple] lorsqu’une sensation est suivie d’une image qui en est une copie, on peut dire que l’existence de l’image constitue la conscience de la sensation, à condition qu’elle soit accompagnée d’une croyance qui, lorsque nous y réfléchissons, nous fait sentir que l’image est un signe d’autre chose qu’elle » (Analyse de l’Esprit, chp. 15 ).

On pourrait ainsi multiplier les citations, mais finalement ceci n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Je voudrais néanmoins rendre attentif à un fait qui est commun à toutes ces approches : c’est qu’il y a une spécificité de l’homme, une particularité que tous appellent la conscience. Hamilton dit qu’on ne peut pas la définir car elle est à la racine de toute connaissance.

Je pose la question : pouvons-nous rester dans l’in-connaissance de ce qui, précisément, nous permet de connaître ? La question est posée ; comment se fait-il que nous puissions connaître ? Comment advenons-nous aux choses qui sont devant nous ? Cela revient à poser la question : qu’est-ce qu’une chose ? Et en conséquence surgit la question ; « Je suis quoi ? Je suis qui ? ». Ainsi, il ne nous est pas possible de ne pas essayer de comprendre ce qu’entend Hamilton par « conscience indéfinissable » qui, néanmoins, est à la racine de toute connaissance. D’autre part, pouvons-nous nous contenter de l’approche de Natorp quand il dit que « être pour la conscience (Bewusstsein) veut dire être un objet pour un moi » ? « Cet être-objet ne peut lui-même être transformé à son tour en objet » ajoute-t-il. Toute la tradition philosophique semble dire le contraire, surtout après Kant qui dit qu’il faut postuler un ‘’Moi’’ porteur de toutes nos représentations. « Le ‘’je pense’’, doit pouvoir accompagner toutes nos représentations » dit-il. Cela veut dire, bien sûr, que ce ‘’moi’’, ce ‘’je’’, je ne l’atteins jamais. Mais cela veut surtout dire qu’il existe et que c’est sur la base de ce ‘’je’’ que, pour moi, le monde existe. Le ‘’je’’ est au fondement de la temporalité. C’est sur le fondement de la temporalité que je suis, qu’il y a la temporalité du monde. Il s’avère ainsi que le ‘’Je’’ est transcendant.

Je m’arrête quelques instants à la définition qu’en donne Russel. Il définit la conscience comme étant un rapport entre une image qui est en moi et un objet. Lorsque nous avons des sensations, dit-il, une copie de la chose s’imprime en nous. Pour lui, cette image constitue la conscience de la sensation ; mais pour qu’il y ait cette conscience, il faut qu’il y ait de ma part une croyance, ajoute-t-il. « Cette croyance nous fait sentir que l’image est un signe d’autre chose qu’elle » précise-t-il. Cet auteur mériterait que nous nous y arrêtions longtemps. Je ne le ferai pas. J’attire uniquement l’attention sur ceci : lorsque nous avons une sensation, dit-il, une copie de la chose s’imprime en nous. Ma question est celle-ci : entre la sensation et la copie (ou la photo) de la chose en nous, quel type de rapport peut-il y avoir ? Nous pouvons être affectés au niveau de notre vue, de notre ouïe ou du sens du toucher, sans qu’une image s’imprime en nous. Le sentir d’une chose ne nous permet pas encore d’accéder à la connaissance de cette chose. Comment puis-je savoir qu’il y a une chose ? Bertrand Russel fait intervenir ici ‘’la croyance’’. D’une certaine manière, nous savons d’avance qu’il y a des choses, et la sensation nous les fait reconnaître. C’est pourquoi il écrit : « La croyance (…) nous fait sentir que l’image est un signe d’autre chose qu’elle ». Ces deux mots ‘’sentir’’ et ‘’croyance’’ sont vagues. Russel explique le processus de la connaissance à partir de la conscience de la sensation provoquée par la chose extérieure, laquelle imprimerait de ce fait une image/copie d’elle-même du fait de la croyance qui accompagne la conscience de la croyance. Mais d’où vient cette croyance ? D’autre part, par quel processus, à partir de la sensation qui est toujours liée à un seul sens, aboutit-on à la connaissance ? Ces questions mériteraient un long développement. Mais dans cette approche de la conscience, je voudrais souligner un point positif extrêmement important concernant l’homme. Dans ce rapport entre l’image et l’objet qui aboutit à la conscience de la sensation, c’est l’homme qui a l’initiative. C’est lui qui reçoit la sensation et qui se détermine à la chose. Il est habité par un besoin de déterminer les choses, un besoin de les connaître. Cela veut dire qu’il les transcende. Il y a donc une antériorité ontologique de l’homme par rapport aux choses. L’homme préexiste aux choses, à leur existence matérielle. C’est cette préexistence d’une part et le ‘’Je pense’’ qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations, comme dit Kant, qui constituent le fondement de ce que nous appelons la conscience. Mais d’où vient ce mot ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

I – Une petite histoire du mot ‘’conscience’’. Il ne semble pas que le mot conscience ait été utilisé au Moyen âge dans le sens actuel de ‘’présence à soi’’. Le thème de la connaissance de soi ne semble pas avoir été une préoccupation majeure du Moyen Age. Il a, au contraire, à la suite d’Aristote, développé une théorie de la connaissance basée sur les notions d’ ’’espèce impresse’’, ‘’espèce expresse’’, ‘’intuition’’, ‘’intellect agent’’. Au Moyen âge, quand il est question de conscience, il s’agit de ce que l’on entend aujourd’hui par conscience morale (das Gewissen). C’est avec Descartes que la conscience (mot qui vient du latin ‘’cum’’ et ‘’sciencia’’= science avec [soi-même], au sens où il s’agit de la saisie immédiate de la pensée par elle-même, devient un thème philosophique. Pour Descartes, dès que je pense à quelque chose, non seulement je pense, mais je sais que cette pensée est la mienne. Nous connaissons tous le processus qui guide Descartes à cette conclusion. Je peux mettre en doute l’existence de toute chose. Mais si je peux faire cela, il est une chose que je ne peux pas faire, c’est mettre en doute que j’existe, puisque précisément, je doute. Je ne peux pas douter que je doute. Donc, je suis. La première chose dont je suis sûr, pour Descartes, est donc ma propre existence, l’existence de mon propre Moi. Il y a chez lui, une identification entre la science et la conscience. Pour Descartes, l’existence des choses n’est pas séparable de la conscience que j’en ai. L’en-soi des choses m’échappe. Dans cette même deuxième Méditation métaphysique , Descartes illustre cette idée avec l’image du morceau de cire qui se consume. Moi, je suis celui qui est, à savoir ‘’une chose qui pense’’. Descartes termine sa deuxième Méditation par le phrase suivante : « Puisque c’est une chose qui m’est à présent connue, qu’à proprement parler, nous ne concevons les corps que par la faculté d’entendre ( =comprendre) qui est en nous et non point par l’imagination ni par les sens, et que nous ne les connaissons pas de ce que nous les voyons, ou de ce que nous les touchons mais seulement de ce que nous les concevons par la pensée, je connais évidemment qu’il n’y a rien qui me soit plus facile à connaître que mon esprit » (Descartes, op. cit., G F. Flammarion, n° 327, p. 91). Cette phrase « … rien de plus facile à connaître que mon esprit » désigne précisément la conscience. Certes, il y a le dualisme cartésien, l’homme est « chose pensante » et « chose étendue ». De plus, Descartes, par sa conception de l’homme en tant que ‘’chose pensante’’, ne s’est pas éloigné de la conception substantialiste de l’âme du moyen âge. Mais par l’accent mis sur la primauté du sujet, il le détermine comme étant au fondement de tout. Il n’y a de monde que parce qu’il y a la conscience humaine. L’homme est donc transcendant, puisqu’il est au fondement de tout.

C’est Malebranche ( De la recherche de la Vérité (1674-1675) Pléiade, 2 vol, 1979) qui apportera un sérieux correctif à la théorie cartésienne car la juxtaposition de deux substances introduisait une division en l’homme et situait Descartes dans un pur rationalisme. Pour ce dernier, la connaissance trouve son origine dans la profondeur de la raison. Le corps n’y a qu’une part minime. Malebranche va refuser le substantialisme de la conscience au nom de l’unité de l’homme. Pour lui, la conscience est « le sentiment intérieur de l’âme » car ce n’est pas parce que quelque chose en nous pense qu’on peut remonter ainsi à la nature de cet esprit et le définir comme pensée. Percevoir que nos idées sont reliées à ce qui pense en nous, permet certes de dire qu’en nous quelque chose pense, mais ne permet pas de prétendre déterminer ce sujet dans une indépendance métaphysique. Un sujet pensant n’est pas forcément une substance au sens métaphysique ainsi que veut le soutenir Descartes. Pour Malebranche « il faut penser un autre rapport conscient à soi que celui que médiatisent les idées et un rapport dont l’immédiateté rend justice à la proximité de soi à soi dont atteste l’intériorité de la conscience sans devoir passer par la médiation d’une substance (Olivier Putois, De la conscience, Textes choisis, GF, 3074, p. 63) » Pour Malebranche, l’expérience de la conscience est une expérience propre à l’âme. Celle-ci est ce que l’expérience de tous les jours nous fait vivre comme étant très étroitement unie au corps dans les passions et les sentiments. Bref Malebranche a senti qu’il n’était pas possible de parler de la conscience sans tenir compte du corps. Il propose une sorte de ‘’cogito existentiel’’ (Olivier Putois, op. cit, GF, 3074, p. 64. Je cite et m’inspire de plusieurs des pensées de O. Putois) comme alternative à l’adéquation cartésienne, ‘’conscience = connaissance immé-diate’’. Pour lui, il faut dissocier la conscience, c’est-à-dire le sentiment que nous avons d’exister, que nous vivons dans notre être-incarné tous les jours et la connaissance de notre nature mentale. On sait qu’on existe par sentiment, c’est-à-dire comme une individualité psychosomatique, avec autant de certitude qu’on a peu de connaissance de notre nature propre. Nous sommes corps, mais en même temps esprit. Le résultat de ce fait est que nous avons une conscience latente de notre existence, liée précisément à notre matérialité. Tel est le sens de l’expression de Malebranche qui dit qu’on existe par sentiment. Il y a une unité de l’homme. Ce que nous sommes en tant qu’esprit est inséparable de notre corps. Notre comportement quotidien nous permet d’affirmer que nous sommes plus que des choses. La conscience est aussi le sentiment que nous avons d’exister et que nous sommes porteurs de ce qui structure notre existence.

Le correspondant anglais de Malebranche est John Locke qui a écrit un livre fondamental intitulé Essai sur l’entendement humain (Paris, Vrin, 1972) . Il pousse jusqu’au bout la réflexion de Malebranche. Nous allons lire un bref extrait de son livre où il exprime l’idée que quoi que nous fassions (que nous flairons, goûtons, sentons, méditons …), spontanément nous rapportons chacune de ces actions au même sujet que nous sommes. Ce qui caractérise la personne humaine c’est qu’il lui est impossible d’apercevoir sans s’apercevoir qu’elle aperçoit. Autrement dit, il y a une identité personnelle qui se sait et se connaît comme étant la cause des actes qu’elle pose. Leibniz (Leibnitz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, GF - Flammarion, 1992) adressera une critique à John Locke. Pour lui, Locke ne va pas assez loin, il en reste aux apparences, c’est-à-dire aux phénomènes sans voir la réalité qui le sous-tend et qui les fonde. Selon Leibniz, c’est son empirisme, écrit O. Putois, (op.cit., p.72), qui « interdit à Locke de voir la substance, définie par son activité, qui fonde l’identité personnelle de l’individu sur son identité réelle ou métaphysique ». Pour Leibniz, il y a une substance spontanément active qui perçoit et unifie le dehors sensible, c’est-à-dire le représente. Cette substance peut prendre conscience d’elle-même comme identité réelle, c’est-à-dire substantielle. Leibniz va opposer à la figure lockienne de la conscience (perception de Soi comme pôle d’identité concret du psychisme, et à ce titre comme phénomène perçu, où le Soi est l’identité personnelle de l’individu) sa propre conception de la conscience réflexive ou perception. Pour lui, il y a une saisie immédiate et réflexive de l’identité réelle, c’est-à-dire substantielle de l’individu. Voici une de ses phrases typiques : « L’identité réelle et personnelle se prouve le plus certainement qu’il se peut en matière de fait, par la réflexion présente et immédiate » (Ibid, p.83) Ainsi Leibniz pousse plus loin le raisonnement de Locke. Pour celui-ci, le sujet se sait spontanément porteur de tous les actes qu’il pose. Le sujet est le même. Il s’agit d’un sujet psychologique. Pour Leibniz, le sujet étant raison, réflexion, de ce fait il unifie le sensible et se perçoit comme tel. Terminons par la lecture de ce texte de John Locke :

« Cela posé, pour trouver en quoi consiste l’identité personnelle, il faut voir ce qu’emporte le mot de personne. C’est, à ce que je crois, un Etre pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu’il fait uniquement par la conscience qu’il a de ses propres actions, laquelle est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble entièrement essentielle, étant impossible à quelque Etre d’apercevoir sans apercevoir qu’il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette conscience accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes ; et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même Soi est continué dans la même substance, ou dans diverses substances. Car puisque la conscience accompagne toujours la pensée, et que c’est là ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même, et par où il se distingue de tout autre chose pensante : c’est aussi en cela seul que consiste l’identité personnelle, ou ce qui fait qu’un être raisonnable est toujours le même » (Essai sur l’entendement humain, Livre II, chp XXVII, § 9).

Conclusion.

De l’ensemble de ces auteurs, essayons de récapituler l’essentiel. De Descartes, nous voulons retenir que c’est lui le fondateur de la philosophie de l’individu. Le terme de conscience remonte à ce philosophe. Il sera repris plus tard avec l’idéalisme, avec le sens que nous avons dégagé de présence à soi de l’individu. L’une des phrases les plus importantes de Descartes, dans La deuxième Méditation , est celle-ci : « Il ne fait pas de doute que je suis ». Mais Descartes a de la peine à articuler cette pensée-conscience avec la matérialité qui le constitue. Il tombe dans le dualisme et la conscience est reléguée au niveau de la pensée (rationalisme).

Malebranche et John Locke vont réagir contre le dualisme. Pour Malebranche, « la conscience est le sentiment intérieur de l’âme ». Par cette expression, il veut dire que l’homme est un et que les états par lesquels il passe, il faut les attribuer tous au même sujet qu’il est. L’homme a le sentiment d’être le même à travers tous ses états. Voilà ce qu’est la conscience . John Locke éprouve le même besoin de préciser, en disant que la personne humaine a un savoir d’elle-même. Elle se reconnaît comme étant le centre de tous ses actes. Il y a donc un approfondissement par rapport à Malebranche. Leibniz va à son tour mettre l’accent sur un autre point. Du fait que la personne humaine est raison, de ce fait, elle unifie le sensible sur lequel elle jette son regard.

Ce que je voudrais retenir de l’ensemble de ces auteurs qui aboutissent à Leibniz qui jette les bases, par son affirmation, de La Critique de la Raison Pure de Kant, c’est la découverte que le monde de l’homme dépend de la prise de conscience par l’homme que c’est à travers les structures de sa raison qu’il le voit et que celui-ci se révèle à lui. L’homme n’atteint jamais le monde en soi. En ce sens, est déjà annoncée la phénoménologie de Husserl. Désormais l’homme sait qu’il occupe une place particulière parmi les existants. Il est un centre de réflexion, un centre de décision. Je pense que l’on peut aller jusqu’à dire que, dans le lent devenir du tout et de l’humanité, l’homme est, pour le moment, le ‘’produit’’ le plus achevé. La conscience est dès lors ce tout qui, au départ, n’a pas de consistance ni de contenu et qui se donne d’être. L’émergence du cosmos, l’émergence de la terre, l’émergence de la vie, l’émergence de l’homme, l’émergence de la pensée sont des expressions du devenir de la conscience. Et l’homme invente des formes de vie en société, il invente la science, il invente la religion, il invente la philosophie afin de se mieux comprendre. Tout cela n’est rien d’autre que l’expression du devenir de la conscience. Prenons l’exemple de l’art plastique ou de la peinture. Que se passe-t-il là ? En l’artiste, c’est le dynamisme de la conscience en devenir qui s’exprime. Par la matière utilisée et travaillée, ce sont des formes nouvelles d’une existence plus profonde qui surgissent. Et la philosophie prend le relais en ce sens que dans la phrase composée du sujet ‘’je’’, du prédicat et de la copule ‘’est’’, la conscience essaie de se donner une identification qui lui échappe, tout simplement parce qu’elle n’a jamais fini de devenir. Le point fort dans le devenir de la conscience, est le moment où elle est devenue réflexive, c’est-à-dire où elle a compris qu’elle existait. Lentement, elle est devenue transparente à elle-même. En l’homme philosophe, elle a compris qu’elle avait à se donner des formes qui lui permettent d’être plus que ce qu’elle s’était donnée d’être. Elle découvre ainsi la responsabilité par rapport à soi-même, responsabilité par rapport à son monde. Elle découvre sa capacité de décision, de choix. Ainsi elle découvre qu’il lui revient de construire sa liberté. Ainsi, c’est parce que la conscience, en l’homme, qu’elle a suscité, est devenue réflexive, que celui-ci occupe une place absolument unique, et qu’à ce titre, il lui est impossible de s’arrêter en route. C’est tout cela, à mon avis, que délivre comme message La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel et Etre et Temps de Heidegger. Arrêtons-nous maintenant à quelques notions centrales de Etre et Temps . Elles nous permettront de mieux comprendre ce qu’est la conscience.

II – Heidegger et la conscience.

Heidegger a travaillé avec Husserl dont il fut l’assistant. Alors que ce dernier a consacré ses recherches dans le domaine de la phénoménologie transcendantale dont il est l’inventeur, Heidegger s’engage dans la voie de la de la phénoménologie herméneutique. Il est urgent, pour lui, de reposer la question de l’être, car finalement elle fut oubliée dans toute la tradition de pensée occidentale. Après une aurore extraordinaire en Grèce, avec les présocratiques, où surgit la question « Qu’est-ce qui fait que nous existons ? » ou « C’est quoi être ? », les réponses à ces questions se concentrent sur l’existant lui-même, réduit être une substance existante. Les existants ne sont plus vus que comme des numéros ou des exemplaires d’une espèce, exemplaires que l’on peut multiplier à l’infini. Ainsi en est-il de l’homme. Or pour Heidegger, l’homme n’est pas un exemplaire d’une série. Il n’est pas la réalisation hic et nunc d’une essence abstraite. Au contraire, il est unique ; c’est sur lui seul que repose la responsabilité de son existence et de sa propre réalisation. Tout le travail de Heidegger tourne autour de cette question. Deux livres sont absolument fondamentaux : d’abord, Etre et Temps, publié en 1927, et Apports à la Philosophie, De l’avenance (publication posthume en 1989 ; traduction française, 2013). L’homme occidental est devenu une chose, produit et objet de la technique qu’il a lui-même mise sur pieds. Or l’homme n’est pas un objet, il est celui qui a à se donner d’être. Cette expression fonde ce qu’entend Heidegger par conscience. Puisque nous ne disposons pas de beaucoup de temps, je voudrais vous présenter quelques-unes de ses notions centrales qui jalonnent sa recherche et qui explicitent le contenu de la conscience :

 Au § 9 de Etre et Temps , (cité d’après la traduction de Emmanuel Martineau, Authentica, 1985) jetant un premier regard sur ce que nous sommes, nous êtres-humains , qu’il nomme Dasein , il écrit : «  L’étant que nous avons pour tâche d’analyser, nous le sommes à chaque fois nous-mêmes. L’être de cet étant est à chaque fois le mien » (p. [41]). Cette expression ‘’la mienneté (Jemeinigkeit) de cet être ou de cette existence’’ est au fondement de toute la philosophie de Heidegger. IL veut dire par là que nous, les êtres humains, nous ne sommes pas la réalisation d’une essence abstraite et universelle. Alors que cela est le cas pour les pommes et les lapins. Une pomme n’est pas différente d’une autre pomme. Ainsi en va-t-il des lapins. Une pomme reste une pomme, comme d’ailleurs un lapin reste un lapin. L’un et l’autre sont et restent ce qu’ils sont et rien de plus. Tout autre est l’homme. La ‘’mienneté’’ de l’existence que je suis et ai à être, exprime l’idée que je n’ai jamais fini d’être. Mon existence, dans son contenu, dépend de moi. C’est la responsabilité de moi par rapport à mon être et mon existence que met en lumière Heidegger. D’une certaine manière, le Dasein est au fondement de sa propre existence, ce qui n’est pas le cas des pommes ou des lapins. Heidegger arrache le Dasein à la compréhension traditionnelle selon laquelle l’homme serait une substance individuelle de nature rationnelle.

 Quelques lignes plus bas, dans ce même paragraphe 9, Heidegger écrit : « L’essence de cet existant réside dans son (avoir-) à-être » ([p. 42]). Par le mot essence, Heidegger veut attirer l’attention sur le fondement du Dasein. Il repousse toute idée de substance au sens statique. Au contraire, l’essence de cet étant réside dans son ‘’avoir-à-être’’. Le mot allemand traduit par cette expression est le mot « Zusein ». Ce qui est exprimé par ce mot, c’est le dynamisme du Dasein. Dès qu’il surgit dans l’existence, déjà il bouge, il tourne le regard de tous côtés, afin d’être plus que ce qu’il est. Pour Heidegger, le Dasein est habité intérieurement par un dynamisme qui le pousse à être plus que ce qu’il est.

 C’est sur cette base qu’il est dit plus loin, au § 12 ([53]) que le ‘’Dasein-est-au-monde’’. Il ne l’est pas à la manière dont un bocal se trouve dans une armoire ou à la manière dont une chaise est dans une salle. Non, pas du tout. Pour être, le Dasein interpelle les choses, il les fait entrer dans son univers. C’est ainsi qu’elles prennent sens. Il ne les utilise pas : elles entrent dans son monde qu’il construit et dont il est l’âme. Heidegger, pour exprimer cette réalité dit que le Dasein ‘’fait-encontre’’avec les choses (begegnen). Le Dasein se tromperait s’il se les appropriait. En ce sens, il les exploiterait et les viderait de leur âme. Au contraire, le Dasein, parce qu’il est l’âme de son monde, entretient un rapport de fraternité avec celui-ci. Ceci nous amène à dire qu’il n’y a pas de monde sans homme. C’est l’homme qui est au fondement du sens. Il entretient avec les choses un rapport de ‘’ préoccupation’’ (Besorgen). Ce mot veut exprimer l’immersion du Dasein parmi les choses qui, du fait du ‘’à-être’’ du Dasein, prennent sens et constituent avec lui un monde humain. Ainsi, que le monde soit humain, cela dépend de l’homme et de l’homme seul, car il est habité par un dynamisme qui le pousse à se donner d’être.

 La conséquence de cela est que le Dasein est toujours en compréhension de son monde. Ecoutons cette phrase tirée du § 31 ([143]) : « Le Dasein est en existant son Là, cela veut dire : le monde est « là », son DA-SEIN est l’être-là ; et de même : celui-ci est « là », à savoir comme ce en-vue-de-quoi le Dasein est. Dans l’en-vue-de-quoi, l’être au monde existant est comme tel ouvert, et c’est cette ouverture qui a été nommée le comprendre ». Avez-vous remarqué la progression de la pensée ? Certes cette phrase peut paraître confuse. Mais en fait, il s’agit de la conscience, exprimée par l’intermédiaire du mot ‘’comprendre’’ « Dans l’en-vue-de-quoi, l’être-au-monde existant est comme tel ouvert , et c’est cette ouverture qui a été nommée comprendre » dit la phrase. Ce que dit Heidegger ici, c’est que le sens des choses surgit du fait de la présence du Dasein. Sa marque caractéristique est donc l’ouverture et c’est là que se trouve le premier sens du mot comprendre. Le Dasein est toujours en compréhension de son monde. Bien avant la compréhension scientifique, il y a un comprendre originaire. Voilà la conscience. Les choses sont conscience, le monde est conscience, mais c’est du fait du Dasein que cette conscience arrive à la conscience-de-soi. En le Dasein, la conscience devient conscience-de-soi. A partir de là, le Dasein inventera la science afin de mieux comprendre le comprendre originaire. Heidegger va développer cette compréhension scientifique aux paragraphes 32 et 33 de Etre et Temps.

 Il y a d’autres expressions de Heidegger qui nous permettent de comprendre le contenu de cette conscience. Par l’expression «  à-être  » que nous avons vue, on peut avoir l’impression que dès le départ, le Dasein sait où il va, que tout est clair pour lui. Ce n’est pourtant pas ce qu’affirme Etre et Temps . Une des notions centrales est celle ‘’d’être-jeté’’ (die Gewor- fenheit) ou d’’’échéance’’ (das Verfallen). Ce que l’auteur veut dire par cette expression, c’est que le Dasein, dans un premier temps, se trouve étranger en ce monde, il ne sait pas d’où il vient et se laisse entraîner dans l’anonymat du On . Il finit par être comme tout le monde. Il a l’impression d’avoir ‘’chuté’’ en ce monde (§ 38). Pour Heidegger, un tel état de fait, du point de vue philosophique, n’est pas sans signification. Ce serait une erreur d’en chercher une explication consistant en une chute à partir d’un état originel plus primitif et plus parfait. Une telle explication est l’expression d’un besoin de rassurement. Ce serait la route vers l’inauthenticité. Il faut, au contraire, épouser l’être-jeté car il fait partie de la structure ontologique de notre existence. Et Heidegger pousse encore son analyse plus loin. Cet ‘’être-jeté’’ est à la source de l’angoisse, dit-il. Une des caractéristiques de cet ‘’être-jeté’’ est que le Dasein a peur ; il fuit devant lui-même. Mais l’angoisse n’est pas la peur. On peut toujours saisir le motif de notre peur. Il peut y avoir des causes cernables pour lesquelles le Dasein a peur ; alors devant ces causes qui mettent l’existence en danger, le Dasein fuit. Tout autre est le motif de l’angoisse (die Angst). Voici ce qu’en dit l’auteur : « Le motif de l’angoisse est complètement indéterminé. Non seulement cette indéterminité laisse factuellement indécis quel étant intramondain menace, mais elle signifie qu’en général ce n’est pas l’étant intramondain qui est « pertinent ». Rien de ce qui est à-portée-de-la-main et sous-la-main à l’intérieur du monde ne fonctionne comme ce devant-quoi l’angoisse s’angoisse… Dans l’angoisse ne fait encontre ni ceci, ni cela dont il pourrait retourner en tant que menaçant » (§ 40, ([186]). Cette analyse de l’angoisse est très profonde. L’angoisse qui caractérise le Dasein, ne trouve pas sa racine et son origine dans quelques causes extérieures. Elle est au contraire inhérente à l’existant lui-même. Le Dasein s’angoisse parce qu’il est ce qu’il est. Il s’angoisse devant lui-même. Il y va de la question du pourquoi de sa propre existence, car il n’a pas de raison qui justifie son existence. Si je suis ici, c’est l’effet d’un pur hasard. Or le hasard ne suffit pas pour justifier mon existence. Pour Heidegger, l’angoisse fait partie de la structure ontologique du Dasein. Il appelle cela un existential. Alors la question qui se pose est la suivante : quelle peut être l’issue pour le Dasein ainsi structuré ?

Réponse : la tentation permanente du Dasein est le refus de cette structuralité du Dasein. S’il en est ainsi, ne serait-ce pas la conséquence d’une faute primitive ? C’est ainsi que fonctionne une certaine théologie. Une autre solution consiste à fuir cette angoisse à coup de médicaments qui endorment la conscience. Ces solutions montrent qu’on n’a pas compris le phénomène de l’angoisse. On le situe au niveau pratique ou uniquement médical. Alors qu’elle est une structure de l’existence. Etre homme, c’est porter au fond de nous l’angoisse, c’est la vivre ; c’est accepter que nous soyons comme cela.

 Alors où cela conduit-il le Dasein ? Pour Heidegger, l’angoisse dévoile une structure encore plus profonde du Dasein, c’est ce qu’il nomme le Souci (die Sorge). Et cette structure dévoile l’origine de la conscience. Car « l’angoisse isole », et ce faisant « elle place le Dasein devant son être-libre-pour (propensio in …) l’authenticité de son être en tant que possibilité qu’il est toujours déjà » (§ 40, ([188]). Cela veut dire qu’au fond de la conscience du Dasein, il y a toujours une capacité de rebondir. L’angoisse met en lumière cet élan qui ne peut pas être éteint. D’une certaine manière, du fait de l’angoisse, le Dasein est toujours-déjà-en-avant de lui-même. Il a déjà réuni le meilleur de lui-même qui lui permet de rebondir vers l’avant. Voilà le dynamisme du Dasein. Voilà ce qu’est le souci. C’est là qu’est la conscience.

 Heidegger étudie cette question au § 41. Il utilise des expressions très significatives. Dans l’angoisse, écrit-il « il y va de cet être même » ([191]). Cette expression, dans le langage de Heidegger veut dire qu’au fond de la conscience du Dasein, quelque chose le travaille. L’expression « il en va de cet être même » met le doigt sur une « impulsion » ([195]) qui lui fait comprendre qu’il ne peut pas se résoudre à son échec et à sa perte. L’angoisse n’est, dès lors, que l’expression d’un aspirer plus profond à d’autres possibilités. Il y a, écrit Heidegger, un « se projeter compréhensif qui, échu à l’être-jeté, ne fait plus qu’aspirer aux possibilités » ([195]). C’est ce qu’on appelle l’auto-conscience ou la conscience de soi. Ainsi l’homme dans le grand mouvement du devenir de la conscience, est celui par lequel l’être se dit. Il est à la pointe du devenir. La conscience précède ontologiquement le matériau par lequel elle s’exprime. Elle le produit pour s’exprimer et être. Il n’y a pas de conscience sans matière (cerveau), mais ce n’est pas la matière qui produit la conscience. C’est au contraire, dans le devenir, la conscience qui se donne une matière pour devenir conscience-de-soi. Et il a fallu pour cela des millions d’années. Cela pose la question de savoir « Qu’est-ce que la matière ? », « Qu’est-ce que la conscience ? ». La seule réponse que l’on puisse donner, pour le moment, c’est que la conscience devient conscience-de-soi par l’homme. L’homme s’exprime par la création du langage, des arts, de la science, de la religion et de la philosophie. Par ces créations, l’homme se donne d’être, étant poussé par le dynamisme de la conscience. C’est tout cela que Heidegger désigne par l’existential ‘’souci’’. Il veut dire qu’en l’homme, l’énorme devenir aveugle de la conscience devient lucidité, compréhensif et qu’à ce titre, il y inscrit la raison, c’est-à-dire la capacité d’une connaissance de ce devenir. Cette lucidité le pousse à choisir entre diverses possibilités, le pousse à évaluer, le pousse à s’engager, le pousse à ouvrir des voies ou à renoncer à d’autres voies car elles ne lui paraissent pas en accord avec le devenir qui surgit de l’homme lui-même. Tout cela fait dire à Heidegger que l’homme est «  être-en-avant-de-soi-dans-l’être-déjà-dans-un-monde » ([192]). C’est à partir de ce qu’il n’est pas encore que le Dasein se donne d’être, récapitulant en un « ici » son « être-été ». C’est là qu’est le fondement de la temporalité.

 Dans Etre et Temps, Heidegger consacre les paragraphes 56 à 60 à la ‘’conscience’’. Mais il ne s’agit pas de la conscience au sens de présence-à-soi (Bewusstsein), mais de ce qu’il est convenu d’appeler ‘’la conscience morale’’ (das Gewissen). Mais ce qu’il en dit rejoint maintes données de ce que nous entendons aujourd’hui par l’expression présence-à-soi. En voici quelques donnés qui peuvent nous aider dans notre réflexion :

- D’abord ce chapitre II (§ 54 à 60) qui s’ouvre par une réflexion sur la conscience, s’intitule «  Attestation par le Dasein de son pouvoir-être authentique et la résolution ». Cette formulation est extrêmement précise. Trois mots : attestation , pouvoir-être authentique et résolution . Heidegger en donne le sens. Alors que le Dasein, dans un premier temps se perd dans l’anonymat du «  on  » et dérive vers l’inauthenticité, il peut, dit-il, se reprendre et s’accomplir comme re-saisie d’un choix. Mais re-saisir un choix signifie « choisir ce choix », se décider pour un pouvoir être puisé dans le « soi-même le plus propre ». « C’est dans le choix du choix que le Dasein se rend pour la première fois possible son pouvoir être authentique » (§ 54, [268]). Nous n’avons pas le temps de nous arrêter longtemps à ce sujet. Voici néanmoins ce qui y est dit : qui dit choix, dit analyse des situations, dit évaluation, dit appréciation, donc usage de la raison, de la pensée. En conséquence, qui dit choix, dit naissance de la liberté, limitée naturellement à la capacité de comprendre et aux données de la situation engagée. Nous savons tous qu’il n’y a pas de liberté absolue. C’est un mythe. Il n’y a qu’une liberté qui se cherche, qui tâtonne et qui grandit grâce à ses tâtonnements et à ses échecs. Voilà le contenu de la conscience dont parle Heidegger. Elle implique le fonctionnement de la raison et la mise en œuvre de moyens pour la réalisation. Cette possibilité est le propre de l’homme. Lui seul est capable de s’élever au-dessus de l’immédiateté parce qu’il voit, comprend et décide.

 Ce que nous venons de dire concerne le contenu de la conscience. Nous voyons que c’est parce qu’il y a en l’homme, cette capacité d’auto-présence à lui-même, et d’écouter ce qu’il est en sa structure profonde, qu’il peut poser les actes en accord avec la recherche d’authenticité. C’est donc la conscience au sens de présence-à-soi ( Bewusstsein ) qui fonde la conscience morale ( Gewissen ). Comment le Dasein entend-il cette conscience qu’il est et qui l’appelle à être ? Réponse : l’appel, dit-il, vient des profondeurs du Dasein lui-même, de la couche la plus ultime, du Souci qui est non seulement un pouvoir être, mais un vouloir être. Disant cela, Heidegger donne un nouveau contenu de la conscience. Nous avons vu tout à l’heure que son premier contenu était le comprendre qui s’exprime par la capacité du Dasein de s’élever au-dessus de l’immédiateté. Nous voyons maintenant que son deuxième contenu est le pouvoir être et le vouloir être. Cela veut dire qu’il y a au fond du Dasein, un dynamisme qui est tel qu’il lui faut vouloir être. Il n’est pas facile d’exister. Nous en avons néanmoins la possibilité. Mais notre exister est l’objet d’un vouloir de notre part. C’est tout cela qu’entend Heidegger par sa notion d’ « appel ». Du fond de notre être, retentit un appel qui vient de nous-mêmes. Pour l’exprimer, Heidegger utilise trois termes qu’il faut retenir :

— Par cet appel qui vient de lui, le Dasein est ‘’ad-voqué’’ ( angerufen ) « à son Soi-même propre » (§ 56, ([273]). Cela veut dire que par sa capacité de comprendre et de vouloir, il est capable de discerner la route à suivre.

— Mais bien plus, dit Heidegger, le Dasein « est convoqué à lui-même » (ibid, ([273]). (aufgerufen). Cela veut dire que c’est à lui-même, c’est-à-dire au Dasein, que s’adresse l’appel parce qu’il vient de lui-même. La conscience-de-soi implique que personne ne peut décider pour elle-même, si ce n’est elle seule.

— Et le troisième terme est le terme ‘’provoqué’’ ( nach-vorne-gerufen ). La conscience, du fait d’elle-même, est provoquée « à ses possibilités les plus propres » (ibid, ([273]). Cela veut dire que la conscience n’a pas le droit de ne pas choisir. Le choix s’impose.

Tels sont les trois mots fondamentaux : ad-vocation, con-vocation, pro-vocation. Pour Heidegger «  l’appel se passe de l’ébruitement (…) La conscience parle uniquement et constamment sur le mode de faire silence, et sur ce mode (…) elle contraint le Dasein ad-voqué et con-voqué à la ré-ticence de lui-même. (Ibid). Depuis l’origine de l’humanité, la conscience s’est frayé un chemin en se donnant d’être. En l’homme qu’elle suscite, elle devient réflexive. Mais il faut que je m’arrête ! Il me semble que l’on peut résumer tout cela en disant que le Dasein est celui par lequel, dans l’immense devenir de la conscience, celle-ci s’autosaisie. La conscience a compris, en le Dasein, qu’il dépendait d’elle du fait qu’elle s’est donnée d’être compréhension et d’être vouloir, de pouvoir être. Elle sait, désormais, qu’elle n’aura jamais fini d’être. Mais cela dépend d’elle seule.

 Pourtant, il n’est pas possible de ne pas s’arrêter quelques instants au deuxième grand livre de Heidegger, Apports à la philosophie, de l’avenance . Ce livre apporte, quant à la conscience, un important complément, car être et conscience ne peuvent pas être compris indépendamment l’un de l’autre. Les premiers commentateurs de Etre et Temps ont lu ce livre important comme étant une anthropologie dont la donnée essentielle du Dasein, malgré la facticité de son ‘’être-jeté’’, est sa capacité de se donner d’être jusque dans l’affrontement avec la mort qui est une de ses structures existentiales. Le projet de Heidegger n’est pas de donner une anthropologie. Pour lui, il y a urgence de repenser le commencement, car la philosophie à partir de son éclosion chez les Présocratiques, a été récupérée dans une pensée métaphysique dans laquelle l’homme et les existants dans leur être ne sont plus considérés que comme surgissant sur un arrière-fond qui serait l’être et qui serait la cause de ces derniers. La pensée métaphysique de ce fait, s’est concentrée sur l’existant. L’invitation de Heidegger, faisant le procès de la métaphysique, est de repenser l’être (l’estre). C’est l’oubli de l’être qui est la cause, pour Heidegger, des impasses et des drames par lesquels l’Occident est passé. Dans la vision métaphysique, l’homme est toujours vu comme étant dans une position de dépendance par rapport à l’être. De ce fait, il ne peut pas devenir responsable. C’est donc la question de l’être (estre) qu’il faut reposer. C’est vers un nouveau commencement qu’il faut partir. Que peut-il être ? C’est dans ce contexte, à mon avis, qu’est éclairée d’une lumière nouvelle la conscience.

Dans les Apports , Heidegger ouvre des lignes profondes de réflexion. La question de l’auteur porte sur l’être (estre). C’est quoi ‘’être’’, compte tenu de l’impossibilité de ne pas tenir compte de la césure entre l’être et les existants ? Par opposition au penser métaphysique qui part des notions de fondement et de causalité, pourquoi ne pas le penser comme ‘’venance’’, ‘’a-venance’’, c’est-à-dire comme ‘’projection’’, comme ‘’être-jeté’’ ? Ces mots ont l’avantage de tenir ensemble les deux, c’est-à-dire ‘’être’’ et ‘’existants’’ et de comprendre ces derniers comme l’expression du jaillissement constant de l’être. Ecoutez ce que Heidegger écrit : « Là se dévoile l’être dans le déferlement de la pleine essence dont le hors fond fournit la base sur laquelle ceux qui se font place dans leur encontre (…) et ceux qui s’affrontent dans leur litige (…) parviennent entre l’estre et l’étant, à leur pleine essence en leur histoire originale et ne permettent la nomination conjointe de l’être et de l’étant que comme la chose la plus digne de question dans le divorce le plus prononcé » (§ 268, p. 543). Je retiens les mots ‘’déferlement’’, ‘’affrontement’’, ‘’litige’’. Jaillissement constant, déferlement, voilà ce qu’est l’être d’où proviennent les existants. C’est un incessant écoulement pour se donner d’être. Mais on perd le sens de la question si on se fige sur les existants comme sur la lave qui s’écoule du volcan. Il faut tenir ensemble et le jaillissement et ce qui jaillit, sinon comme le fait la métaphysique, on est amené à une philosophie des essences. C’est dans les mêmes termes qu’il faut parler de la conscience. N’est-elle pas constant jaillissement ? Les existants n’en sont-ils pas une réalisation en constant devenir ?

Heidegger apporte quelques précisions au moyen du mot ‘’in-habituel’’ qu’il faut distinguer du mot ‘’inhabituel’’. Ecoutons ce texte : « Si nous nommons l’être ‘’inhabituel’’, nous prenons l’étant quels qu’en soit le genre et l’ampleur comme ce à quoi nous sommes habitués, même si, alors que nous sommes immergés en lui, quelque chose d’inconnu jusqu’ici, quelque chose de nouveau émerge et bouleverse ce qui avait cours ; nous trouvons aussi toujours le moyen de nous en accommoder, et intégrons l’étant dans l’ensemble de ce qui est. L’être, quant à lui, est cet in-habituel qui, non seulement ne fait jamais surface au beau milieu de l’étant, mais qui encore se dérobe essentiellement à tout étant et ne s’accommode jamais de lui » (Apports, § 269, p. 546). Ce texte est très suggestif. Dire de l’être qu’il est ‘’inhabituel’’, c’est s’accommoder à lui, c’est le considérer comme l’arrière-fond ou la cause des existants. C’est ce que fait la métaphysique. Alors que l’être est in-habituel , il ‘’ne fait jamais surface’’, il n’est que jaillissement, pour cette raison, on ne s’en accommode jamais. Porter le regard sur le jaillissement, voilà désormais, la mission de la philosophie. C’est dans ce jaillissement qu’est la conscience.

Mais, dans ce contexte, où est l’homme ? Qu’en est-il de lui ? Heidegger commence par dire qu’il n’a pas à se glorifier d’occuper une place privilégiée du fait du penser et du vouloir (cf. Ibid, p. 554-556, p. 566). Certes, c’est en lui que l’être devient ainsi conscience réflexive, mais dans le jaillissement, comme tout existant, il est ‘’éjecté de sa situation’’, il ‘’est rejeté en arrière de lui-même, dans des espaces de détermination complètement autres » (Apports, § 268, p. 543). « L’estre dé-porte cependant qu’il fait venir à soi le là » (Ibid. p. 548) ; sans cesse il « dé-stitue’ (Ibid, p. 548). Autrement dit, l’homme est ‘’ballotté’’ dans l’être et par l’être. En lui, l’être ne s’est pas encore donné sa figure ultime, si tant est qu’il puisse y en avoir une.

Mais l’homme a, dans ce devenir, une mission, liée précisément au penser et au vouloir : devenir le « veilleur », le gardien, le berger de l’être comme Heidegger l’a déjà exprimé dans la Lettre sur l’Humanisme . Pourquoi en est-il ainsi ? Voici la réponse qu’il donne : « Parce qu’en l’avenance, être le là vient à soi, et que cela devient l’instantialité de l’homme, parce que de l’entier de l’étant, l’homme est appelé à veiller sur l’être » Apports, § 269, p. 548).

Ce qui est attendu de l’homme, c’est de « Tenir debout, [c’est-à-dire] tenir bon face au possible » ; cela veut dire « Tenir bon face à sa pleine essence » (Apports, § 271, p. 553). Heidegger ajoute encore « marcher en descendant jusqu’à la fondamentation de la vérité de l’estre » (Ibid, p. 553) ; « sa pleine essence (veiller sur l’estre), l’homme l’a comme propri-été, dans la mesure où il se fonde dans être le là » (Ibid,p. 554). Et il ajoute : « Le fait que l’homme ait sa pleine essence comme propri-été veut dire : il se tient dans le constant péril de la perdre » (Ibid, p. 554). On pourrait ainsi multiplier les références ; elles iraient toutes dans le même sens. L’homme a une énorme responsabilité. ‘’ Ballotté ’’ dans le jaillissement de l’être, du fait du penser et du vouloir, il peut toujours se perdre et de ce fait il engagerait l’échec de l’être. Mais il peut aussi, dans le non-vouloir, maîtriser l’être, lui permettre d’éclore. La conscience réflexive est le chemin de cette possibilité. En l’homme, la conscience qui est l’être, franchit un pas décisif, elle devient réflexive, projet, penser, vouloir, liberté, responsabilité. Mais elle n’est pas encore arrivée à son terme. Il lui faudra passer encore par un dur combat sur elle-même. Heidegger prend position contre toute manipulation de l’être, des existants, de l’homme par l’homme. La science que l’homme invente est au service de l’homme et de l’être. Les recherches actuelles sur cerveau, qui permettent de mieux comprendre comment émerge la conscience-de-soi témoignent du dynamisme de la conscience qui, en l’homme prend ce virage réflexif et avance toujours en se perfectionnant. Il ne peut pas, en ce sens, y avoir opposition entre la science est la philosophie. Celle-ci a compris que tout est conscience et qu’en l’homme, elle devient conscience-de-soi ; celle-là montre, par l’observation, le comment de l’émergence de cette conscience-de-soi. D’autre part, il est dévoilé que la position de l’homme, étant celui par qui la conscience devient auto-conscience, ne peut pas être pour lui prétexte à dominer l’être et les existants, à les manipuler à sa guise. Il a la responsabilité du devenir mais il n’en est pas le maître. C’est là que se fonde l’éthique.

NB – A propos du langage et de la langue.

Un des thèmes centraux de la philosophie de Heidegger est le langage, la langue, le parler. Il y a consacré de nombreuses études (On peut citer, dans Chemins qui ne mènent nulle part, le texte "Pourquoi des poètes ?", Tel, Gallimard, P. 323-385. Egalement, Approche de Hölderlin, Paris, Gallimard, 1973 ; Les hymnes de Hölderlin, La Germanie et le Rhin, Paris, Gallimard, 1988. Lanque de la tradition et langue technique, Editions Lebeer Hossmann, 1990). Dans les Apports , il résume l’essentiel de sa pensée sur ce sujet ( Apports, § 276, "L’estre et la langue", p. 563-570) . Ce thème est inséparable de celui de la conscience. Il y a, pour lui, une profonde insuffisance à définir l’homme en disant qu’il est « l’animal qui a le langage »

Cette approche qui veut saisir la particularité qu’est l’être humain, en fait, le coupe de l’élan du surgissement qu’est l’être. Elle particularise de manière statique l’être humain à partir de ce qu’il aurait en plus par rapport aux autres existants. Or « cela (c’est-à-dire le langage) ne caractérise pas l’homme comme tel » dit Heidegger (Apports, § 276, p. 566). En fait, la seule voie possible qui permette de comprendre l’origine de la langue est de reconnaître qu’elle « a sa source dans l’estre » ; à ce titre « elle fait partie de lui » (Ibid,p. 568). Ainsi si l’homme est celui qui a le langage, c’est parce que, en l’homme, « l’être est langage ». L’homme est le lieu en lequel l’être se dévoile comme langage, comme langue qui est matérialisation du langage. C’est parce que l’être, en l’homme, se dévoile comme langage, puis langues, qu’il y a communication, échange, écoute, faire silence. Voilà un autre aspect de la conscience en tant qu’auto-conscience. « Le langage est donné à l’homme, et d’une manière à ce point certain qu’il est même possible de dire à l’envers : c’est seulement avec le langage que l’homme est donné. Langage et homme se déterminent réciproquement » (Ibid., p. 566). Heidegger ajoute encore ceci à propos de la langue : « Mais elle est, elle précisément l’événement tout à fait original par lequel l’ humain se voit dépouillé de ce qui le réduit à n’être qu’un homme, compris comme vivant là devant, comme sujet et comme tout ce qu’il a pu être jusqu’ici » (Apports, § 281, p. 578). Pour Heidegger, on ne peut plus dire que l’homme, étant à la pointe du devenir de la conscience/être, qu’il en est le point d’aboutissement. Sa position ne lui donne aucun droit de possession et de manipulation de l’être et de l’existant. Il est un moment important du devenir de la conscience dont le devenir est infini ... « L’homme --- ni sujet ni objet de l’histoire ; il n’est au contraire que celui sur qui passe le souffle de l’histoire (de l’avenance), celui qui s’en voit entraîné jusque dans l’estre, appartenant à l’estre. Etre appelé par l’urgent besoin, être remis à la veille et à la garde » (Apports, § 272, p. 558).

2ème partie : Pierre Bourgeot

« Les idées sont des objets comme les autres, observables dans les réseaux neuronaux ! » (Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal Fayard 1983).

I Propos liminaires.

La conscience peut-elle être un objet d « ’étude » ?

Avant d’aborder la question, il faut constater que le mot conscience est polysémique et que la pratique le qualifie : tel que conscience morale, âme et conscience, bonne conscience, cas de conscience, liberté de conscience … et toutes les digressions philosophiques pour l’expliciter.

En anglais, 3 mots sont utilisés Consciousness, moral sense, self awareness. Un même constat peut être fait sur le mot esprit avec les traductions mind et spirit. Pour mon propos il faut entendre conscience de soi et mécanisme de formation de la pensée.

Ceci posé pour éviter des confusions que génèrent des différences de sens …

Une majorité de l’humanité a considéré que la conscience, de même que l’esprit, ne pouvait être des sujets d’études scientifiques. Il y a la matière, le corps, d’un côté, et l’esprit, la conscience, de l’autre. C’est le dualisme, cher à Descartes ! L’exposé précèdent montre combien le sujet a passionné les philosophes. L’introspection philosophique présente-t-elle l’objectivité suffisante (comment la conscience pourrait-elle se regarder elle-même) ? Ceci avait été noté dès le XIXe siècle par les rationalistes. « Nul ne peut de sa fenêtre se regarder passer dans la rue ».

Le point de vue moniste matérialiste (vs moniste spiritualiste) est plutôt adopté par tous ceux qui étudient la conscience : les neuro scientifiques et les roboticiens. Mais il était difficile jusqu’à présent d’aborder la conscience avec les méthodes de la science expérimentale.

L’observation du cerveau, par ailleurs, ne peut se faire avec assez de précision pour mettre en évidence les faits de conscience. L’imagerie médicale reste superficielle. L’examen clinique est limité à certains accidents et certains troubles de la conscience, et n’est donc pas suffisant. La conscience est donc un phénomène que tout le monde ressent, dont tout le monde parle, et que personne n’observe.

Même si le sujet de la conscience est obscurci d’ambiguïtés philosophiques, la conscience ne peut être réduite à des mécanismes neurologiques simples. Personne ne pourrait prendre une telle affirmation au sérieux. Les réticences et les craintes qui inspirent les recherches dans ce domaine ne relèvent pas uniquement des courants spiritualistes. L’attitude de rejet se rencontre chez des personnes sensibles aux conséquences sociales ou politiques qui pourraient découler de ces découvertes et surtout de leur application.

Mais la compréhension des mécanismes cérébraux qui crée la conscience de soi est, de mon point de vue, la voie pour la connaissance objective de soi. La conscience vue comme une modalité de l’être psychique par laquelle il s’institue comme sujet de sa connaissance et auteur exclusif de son propre monde.

Cette deuxième partie traite de 2 questions.

a) Comment le cerveau construit-il l’esprit ?
b) Comment le rend-il conscient ?

Nous questionnons le mystère qui fait que des réactions strictement matérielles de notre cerveau physique, dont on peut décrire les réactions chimiques, passent d’un aspect strictement matériel à la pensée, et consciente d’elle-même au surplus. Questionner le mystère c’est admettre qu’il est explicitable et que nous pourrons un jour comprendre comment un organisme vivant doté d’un cerveau développe un esprit conscient.

II Introduction

Nous avons tous un certain sens de ce qu’est la conscience : c’est ce que nous perdons lorsque nous plongeons dans un sommeil profond et c’est ce que nous retrouvons lorsque nous nous réveillons. Mais le sujet à observer est quelque peu paradoxal, puisque la conscience à un caractère intime et qu’en même temps, alors qu’elle est unitaire, cette conscience qui est la nôtre enveloppe la totalité de notre être ne peut donc être fractionnée au moment d’une expérience. Elle est aussi extrêmement diverse et changeante, ce qui constitue une des grandes difficultés de sa description.

Dans le cadre de cette conférence, je répondrai positivement à la question.

Pouvons-nous rendre compte de la conscience en analysant les fonctions cérébrales ?

En effet les première études pionnières au début du XXème siècle de petits groupes de chercheurs (US et Italie) ont mis en évidence un secteur du cerveau dont il est aujourd’hui admis qu’il est lié à la production de la conscience : le tronc cérébral. De plus les études récentes menées sur des patients traités en neurologie dont la conscience était endommagée à la suite d’atteinte du cerveau ont mis au jour un vaste ensemble de fait concernant les structures cérébrales qui sont impliquées pour rendre conscient l’esprit humain. Il faut tout d’abord donner une idée de l’importance numérique et du niveau de complexité de l’objet dont nous parlons ;

Quantitativement

Le cerveau est l’organe le plus complexe produit par l’évolution. Il est composé :

-  de 100 milliards de neurones qui communiquent entre eux par des messagers chimiques, des médiateurs,

-  des centaines de milliards de cellules gliales qui jouent un rôle crucial dans la connectique du cerveau,

-  chaque neurone est en moyenne connecté à 10 000 de ses voisins et il suffit de quelques millièmes de seconde pour propager son potentiel d’action,

-  => cent mille milliards de connexions synaptiques, soit un nombre plus grand que le nombre d’atomes dans l’Univers.

Qualitativement

a) Le processus neuronal est générique dans son architecture globale mais est propre à chaque individu (y compris dans les micro-organismes !) et stochastique (c’est à dire fondée sur des probabilités) dans sa réalisation,
b) Les neurones ne suivent pas exactement la même trajectoire d’un individu à l’autre même chez de vrais jumeaux,
c) De plus dans certaines structures du système nerveux central telles que la moelle épinière jusqu’à environ 70 % des cellules impliqués meurent avant que la structure définitive ne soit en place,
d) et enfin, la mort cellulaire, l’apoptose, dans une certaine mesure programmée est aussi stochastique.
 Tout cela impose un certain respect pour l’étonnante nature de cette construction avec cette extraordinaire capacité qui fait du cerveau humain l’organe le plus complexe jamais produit dans l’histoire du vivant. Et, cette complexité n’est pas favorable à l’analogie réductrice, souvent proposée entre le cerveau et un ordinateur ; du moins si on considère l’ordinateur classique actuel de type machine de Turing ... à revoir pour plus tard les ordinateurs de type quantique.

III Les neurosciences

La conscience est aujourd’hui un domaine scientifique à part entière, assez jeune, qui a débuté il y a moins de 20 ans ; née de l’interaction de philosophes, psychologues et neuroscientifiques, l’étude de la conscience a permis des progrès notables dans la caractérisation des liens entre cerveau et esprit. Alors que parler de conscience était surtout réservé aux discussions métaphysiques, voire ésotériques, faire de celle-ci une science « sérieuse » n’a pas été facile. Le but est de comprendre la relation entre états subjectifs et structures neuronales par une approche rigoureuse ; pour cela il est nécessaire de s’abstraire du dualisme de Descartes, où corps et esprit sont à priori dissociés.

=> Cette démarche de rupture constitue encore l’un des défis majeurs en neurosciences cognitives.

La compréhension du fonctionnement des neurones au plan moléculaire et cellulaire est un enjeu prioritaire de recherche fondamentale, car elle conditionne par la suite l’analyse des phénomènes perceptifs et cognitifs, jusqu’au mystère de la conscience, mais aussi et surtout la mise au point de thérapies innovantes pour les nombreux troubles affectant le système nerveux humain

Les évolutions en termes de neurosciences permettent aujourd’hui de poser des questions qui nouent une parenté entre le cerveau et l’esprit. Ainsi nous pouvons nous poser les questions suivantes :

- comment le cerveau est-il assemblé ?

- quelles sont ses opérations fondamentales ?

- comment pourrions-nous connecter la psychologie à la biologie ?

- en quoi consiste la base de la perception ?

- comment la mémoire travaille-t-elle ?

Les progrès techniques en imagerie par résonance magnétique et en électrophysiologie contribuent à cette démarche. Ils permettent aux scientifiques de visualiser directement l’activité des neurones impliqués dans une tâche donnée. L’exploration fonctionnelle par imagerie cérébrale a permis d’observer le fonctionnement du cerveau sain, lorsque le sujet se livre à des activités de la vie courante. On voit avec une précision de plus en plus grande comment s’activent les neurones pour créer des états mentaux. On peut également capter les ondes cérébrales, de l’extérieur, c’est-à-dire en général sans implanter d’électrodes, et les utiliser pour commander certains mouvements à des automates. Ces expériences ont d’abord été faites sur l’animal et se sont progressivement étendues à des humains volontaires. Les scientifiques observent ce qui se passe dans le cerveau dans des situations dites conscientes, et les comparent à des situations dites non conscientes (lorsqu’il y a une perte de conscience par exemple). Cette approche présente l’avantage de s’abstraire de la difficulté de l’absence de de matérialité de l’objet « conscience ». En effet, si nous ignorons comment et pourquoi nous sommes conscients, nous savons « quand » la conscience est présente. Dès lors, en considérant la conscience comme une variable et en comparant des situations où elle est permise à celles, dites non conscientes, où elle disparaît => il est ainsi possible d’étudier à la fois la spécificité fonctionnelle de la conscience et ses caractéristiques neuronales.

Citons 3 chercheurs renommés pour appuyer le propos.

Francis Crick, codécouvreur de l’ADN, a proposé dans les années 1990, une nouvelle approche dite des « corrélats neuronaux de la conscience ». Celle-ci offre l’avantage de relier -ou corréler- les états subjectifs et les états mentaux, sans avoir à les fusionner ni même à établir de rapport de causalité. En conséquence, il s’agit de déterminer quelle est la différence entre les processus neuronaux qui « corrèlent » et ceux qui « ne corrèlent pas » avec la conscience. On cherche donc les mécanismes neuronaux qui sont nécessaires et suffisants pour une expérience consciente.

« L’hypothèse stupéfiante », de Francis Crick, Plon, 1995

« L’hypothèse stupéfiante, c’est que vous, vos joies et vos peines, vos souvenirs et vos ambitions, le sens que vous avez de votre identité et de votre libre arbitre, ne sont rien de plus que le comportement d’un vaste assemblage de cellules nerveuses et de molécules qui y sont associées.

Gérard Edelman (prix Nobel en 1972 pour ses travaux sur l’immunologie)

Le cerveau n’est pas complètement déterminé à la naissance. Alors qu’il vient de subir le terrible traumatisme de la naissance, le nouveau-né n’a pas la conscience d’être et ne se sait pas individu. Il réalisera plus tard que lui et sa mère ne sont pas une même entité et que lui et le monde sont séparés. Il porte en lui dans ses gènes hérités des parents les caractéristiques de l’espèce qui ont tracé les plans de ses organes et toutes les potentialités de devenir homme. Son cerveau archaïque (reptilien) est immédiatement opérationnel (il ressent la faim, la soif, la peur …), son cortex est vierge et c’est dans ce terrain que vont progressivement se construire les éléments qui créeront cette conscience unique de l’être. Edelman propose «  la théorie des groupes neuronaux ». Des groupes de neurones sont en compétition pour accomplir les mêmes tâches. Ceux qui y arrivent mieux que d’autres vont se trouver renforcés tandis que les autres vont dépérir. Une forme de sélection naturelle, un darwinisme neuronal ! A partir de ce mécanisme d’évolution, il montre que les groupes de neurones qui analysent les caractéristiques des objets sont en interaction permanente, les données élaborées circulant de l’un à l’autre. Ainsi une vision globale de l’objet perçu émerge au niveau du cerveau sans être localisée où que ce soit. Ces catégories sont ensuite mémorisées.

"Biologie de la conscience" (Odile Jacob, 1992),

Antonio Damasio

Il distingue 3 stades de conscience au niveau de l’évolution. Le premier est une conscience primaire née dans le tronc cérébral qu’il nomme le «  protosoi  ». Ce protosoi gère les sentiments primordiaux qui renseignent en permanence sur l’état de notre corps. C’est l’un des moteurs les plus puissants du système de réglage de la vie appelé l’homéostasie qui maintient en permanence la stabilité de l’organisme intérieur en corrigeant les causes des déséquilibres provoqués par l’extérieur. Puis apparaît le « soi-noyau », une conscience sans mémoire qui perçoit les changements que subit notre corps et met en œuvre les moyens de s’y adapter. Enfin, vient le niveau le plus élevé, le « soi-bibliographique », produit par le cortex cérébral qui confère aux animaux supérieurs la capacité de garder en mémoire les expériences passées mais aussi, pour les plus évolués, d’anticiper l’avenir. Il semble que les animaux les plus évolués comme les grands singes aient les mêmes protosoi et soi-noyau que l’humain. En revanche ils n’ont pas le même niveau de soi-autobiographique. Une caractéristique humaine notable est bien la capacité de se remémorer le passé et surtout d’imaginer le futur pour y projeter son présent.

«  L’autre moi-même », Odile Jacob, 2010

Ces hypothèses sont, en partie, confirmées par l’observation des cas pathologiques de diminution ou de perte de la conscience renforcent les hypothèses. Dans la maladie de Parkinson les fonctions du protosoi diminuent avec l’évolution de la maladie. Le malade compense par la volonté « toute chose » qu’il ne sait plus faire « automatiquement ». La maladie d’Alzheimer atteint les régions où s’élaborent la mémorisation base de la conscience autobiographique alors que les fonctions qui régulent la vie demeurent intactes. Tout se passe comme si le champ de leur conscience se rétrécissait : leur « je pense que je pense » s’estompe progressivement : une sorte de dilution de l’esprit. Pour d’autres pathologies comme l’autisme et le retard mental, il semble qu’une mauvaise exécution du programme génétique de mise en place de l’architecture cérébrale (les neurones ne migrent pas là où ils auraient dû) en soit la cause. Ces pathologies mettent en évidence le caractère fonctionnel des composants de la conscience.

IV Les acquis

Les résultats observations et des recherches permettent d’avoir une topographie précise des aires du cerveau et des fonctions sensitives et sensorielles (hors champ de la conférence). Les chercheurs répartissent les mécanismes qui mettent en jeu le système neuronal et le cerveau, en deux grandes catégories, ceux qui sont inconscients et ceux qui sont conscients. Étant ici précisé que le mode inconscient, mode de fonctionnement par défaut du système nerveux, ne doit pas être assimilé à l’inconscient freudien. Les mécanismes inconscients déterminent l’immense catégorie des comportements liés au fonctionnement des organes du corps et dont le cerveau associatif supérieur n’est pas informé ou mal informé, sauf dans certains cas s’ils dysfonctionnent (homéostasie). Le cerveau associatif lui-même fonctionne principalement sur le mode inconscient, même lorsqu’il prend des décisions vitales mettant en œuvre de véritables raisonnements logiques. Le mode inconscient permet de réagir vite et bien ! L’arc réflexe.

Pour la conscience, un consensus se dégage aujourd’hui, chez les neurobiologistes, du moins chez ceux que l’on qualifie de matérialistes 2 grands types de conscience : la conscience primaire et la conscience supérieure.

La conscience primaire qui paradoxalement fonctionne essentiellement sur le mode inconscient. Elle est présente parmi les espèces disposant d’un système nerveux central est capable d’intégrer un nombre suffisant de signaux internes ou externes provenant des capteurs sensoriels et traitées par les modules correspondant du cerveau. Elle permet au corps de distinguer ce qui appartient au sujet (au corps du sujet) et ce qui relève de l’extérieur. Cette conscience naît de boucles permanentes entre les aires de mémorisation et les aires de perceptions qui reçoivent les stimuli. Le produit de cette intégration, émerge au niveau du cerveau associatif (noyau dynamique), et commande en retour un certain nombre de systèmes neuro-moteurs effecteurs lesquels déterminent à tout instant le comportement global (de l’animal). On sait que les robots modernes (la bionique) disposent aussi d’une représentation de l’environnement au sein de laquelle ils s’identifient en tant qu’acteurs. Ils possèdent donc un dispositif imitant une conscience primaire élémentaire.

La conscience primaire apparaît probablement à la transition entre les reptiles et les mammifères.

Des arrangements particuliers de neurones se sont organisés en circuit "réentrant" entre les aires concernées d’une mémoire dite de mémoire de catégorie et de valeur. Cette mémoire concourt à créer des scènes qui constituent la conscience primaire. Cette conscience n’est pas capable de traiter des idées de Soi dans un mode social, ni de n’importe quel concept du futur, ou du passé. Cependant, les être qui en sont dotés ont une mémoire à long terme et il est très important de comprendre la valeur d’une telle acquisition pour une créature vivante. Imaginons dans une jungle un animal entendant un certain son, une lumière qui change, le vent qui change de direction et que l’animal se mette à courir. Un physicien pourrait dire qu’il n’existe aucun lien causal entre ces signaux, mais si, dans les éléments cruciaux de l’histoire de cet animal ce que cette combinaison signifiait était la présence d’un prédateur, l’animal cherche à fuir le danger. Il a pu exister des animaux dépourvus de ses circuits de réentrance, créateur de scènes, ils ont pu survivre mais ils avaient beaucoup moins de chances en termes d’aptitude sélective.

Les mécanismes construisant la conscience primaire ont donc un rôle d’identification et de protection de l’intégrité du sujet, tant au regard des agressions internes que des agressions externes. Mais ils font sans doute davantage, méritant ainsi d’être présentés comme des précurseurs de la conscience supérieure (terminologie spatiale située au-dessus). Ces mécanismes peuvent produire des messages globaux, sous forme de « conscience d’être conscient » qui entrent dans le champ de la conscience supérieure.

La conscience supérieure, peut-être celle de l’homme, apparaît un peu plus tard, dans l’évolution, un nouvel ensemble de circuits a du se développer dans les aires de cerveau concernée avec des circuits ré entrants qui ont permis à des animaux comme par exemple les primates supérieurs d’acquérir des capacités sémantiques pour se référer à un lexique si ce n’est même à une syntaxe. Ce niveau supérieur de conscience dote l’individu du concept de soi et des notions de futur – passé. Ce niveau est particulièrement développé chez les humains qui possèdent à la fois la syntaxe, la sémantique et la phonologie.

Ce niveau de conscience se caractérise par la conscience de Soi ou Moi conscient qui est susceptible de provoquer des actions matérielles suite à des décisions volontaires et, qui plus est, de pouvoir le faire librement sous la seule responsabilité de la personne. Il s’agit de ce que l’on appelle la conscience volontaire (ou le libre-arbitre).

Il faut noter, que le concept de libre-arbitre, qui n’existe pas dans certaines civilisations, est apparu récemment, à la suite des religions et des philosophies pour qui l’individu doit prendre de l’autonomie par rapport aux déterminismes naturels, afin de choisir entre ce qu’elles définissent comme le bien et le mal ou le bon et le mauvais !. Le libre-arbitre est donc très lié à la conscience morale ou représentation de devoirs et de droits à l’égard des autres et de soi-même. Il ne faut pas confondre la conscience de soi avec la conscience morale qui s’exprime par des interdits ou des » incitations à faire » qui sont souvent implicites, sinon génétiquement programmés. Les psychologues évolutionnaires la relient aux comportements altruistes et coopératifs (symbiotiques) qui sont omniprésents dans pratiquement toutes les espèces vivantes, en antagonisme avec les comportements d’agression. Le libre arbitre pourrait faire l’objet d’une conférence … voire d’une prochaine disputation si la formule est positive ? …

Il apparaît que l’émergence de la conscience supérieure est liée à l’acquisition du langage symbolique. Cette association conscience primaire et langage ont probablement entraîné (phénomène d’émergence) de nouvelles boucles dans le processus allant de la mémoire aux perceptions. Les individus humains ont hérité de l’évolution, la capacité d’exprimer les états dominants de leur conscience primaire à travers le langage et en les attribuant à un Moi. C’est parce que le Moi inconscient, le seul qui soit causal, peut ainsi faire part de ses états internes aux autres membres du groupe afin d’y recruter des alliés. Il utilise pour cela le véhicule des échanges symboliques, gestes (sémiotique) et langages (sémantique). Ces messages sont destinés au groupe et provoquent des réactions collectives venant à l’aide de celui qui « s’exprime » explicitement. Ainsi le langage de l’homme est une des clés de sa singularité dans le monde du vivant. Le langage est un outil de socialisation qui place chacun de nous au centre de la culture développée par nos milliards de semblables passés et présents, il ouvre la porte de son imaginaire qui lui donne la capacité de penser son moi. Ce mécanisme simple a été considérablement renforcé, au cours de l’évolution humaine, par la mise en mémoire collective et à la transmission grâce à l’éducation des principaux contenus de connaissances définissant le Moi et ses acquis expérimentaux ou théoriques. Le Moi conscient individuel serait la façon dont une instance d’un Moi générique, construite au sein des collectivités dotées de langage, s’incarnerait dans l’individu. Cette instance (Moi Conscient Individu) se crée grâce aux échanges sociaux et notamment grâce à l’éducation – le tout évidemment à l’occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant dans le cerveau individuel que dans ce que l’on pourrait appeler le cerveau collectif.

A lire « Le gène égoïste » de Charles Dawkin, Odile Jacob 1996 théorie des mêmes.

V Lien conscience et environnement

Le propre de la vie est de se développer sans cesse, en fonction des sources d’énergie disponibles et des résistances du milieu. Chaque type d’organisme, que ce soit au niveau de l’espèce (génotype) ou de l’individu (phénotype), explore donc incessamment son environnement sur le mode dit « approximations successives » (essais-erreurs). Nombre de tentatives échouent et disparaissent, d’’autres réussissent et sont conservées. On dit qu’elles sont sélectionnées par l’évolution. C’est l’ensemble de ces solutions réussies et conservées que mémorisent, sur le long terme, les gènes de l’espèce (épigénétisme) et sur le court terme, dans le temps de sa vie, le corps et le cerveau de chaque individu.

Sur le plan anatomique, le corps propre à telle ou telle espèce peut être considéré comme un modèle « en creux » du milieu dans lequel cette espèce se développe. Si tel animal est doté d’yeux, par exemple, on peut en conclure que le milieu où il vit comporte des sources émettant des photons d’une certaine longueur d’onde, lesquelles sources signalent la présence d’aliments à exploiter ou de dangers à éviter. Les animaux dépourvus d’yeux, en revanche, qui survivent en utilisant d’autres sens, tel l’odorat, nous révèlent que leur habitat est obscur : cavernes, mers profondes ou terriers souterrains. En examinant l’animal, nous pouvons obtenir des modèles descriptifs de l’environnement auquel il s’est progressivement adapté, sans avoir à étudier directement cet environnement.

Chaque espèce, en interagissant avec son milieu, se construit une niche de survie un environnement propre, dont l’organisation corporelle des individus composant cette espèce est à la fois le produit et l’agent constructeur. Cette organisation constitue donc une description pertinente, un modèle de représentation, de cet environnement propre et chaque individu de l’espèce considérée et partagé avec les autres. La portée du modèle se limite à la façon dont les organes sensoriels perçoivent les relations entre particules et forces du milieu particulier dans lequel vit celle-ci. Du fait des mutations génétiques, l’organisme produit de nouvelles hypothèses sur son environnement, dont certaines se révéleront « vraies », en ce sens qu’elles amélioreront son adaptation, et d’autres « fausses », en ce sens qu’elles entraîneront sa disparition. Ainsi, la conscience a émergé dans l’évolution de l’espèce humaine comme une nécessité pour survivre dans son environnement ! Le bouleversement à venir avec le réchauffement climatique qu’il soit dû à l’homme ou non, ou bien les périodes où le soleil commencera sa fin de vie, ( programmé dans 4 milliards d’années) va entraîner des modifications adaptatives jusqu’à son extinction du moins dans le cadre actuel de la définition de l’humain.

VI En synthèse :

Le cerveau est un objet physique complexe composé d’éléments. Les neurosciences nous montrent que le fonctionnement de notre cerveau physique suit les lois de la science, (notamment la conservation de l’énergie dans les mécanismes des neurotransmetteurs (neurones=>synapse). Ce sont les commandes du cerveau qui dirigent nos actes et non quelque autorité exogène à ces lois. On admet que chaque élément qui nous constitue obéit aux lois de la science, mais nous avons vu que nous sommes constitués de milliards d’éléments aux interactions complexes, et pour déterminer (prédire) tel acte en réaction à tels stimuli il faudrait donc connaître avec précision l’état initial de chaque composant à un temps donné => cette complexité rend impossible à l’aide d’une loi (d’un programme !) la prédiction du comportement d’un individu qui relève de l’aléatoire. Le comportement d’un individu ne peut être déterminé précisément sous forme de loi. On peut parler d’un mode dit « déterminisme stochastique » !!!!

La conscience n’est pas un organe, ni une faculté mais un produit du système neuronal. La conscience est un produit du processus de l’esprit, ce qui signifie que s’il n y a pas d’esprit, il ne peut y avoir de conscience. La conscience n’est évidemment pas nécessaire à l’existence : le Mont Blanc ne pense pas mais à l’évidence il est, même s’il a besoin de nous pour que son existence soit attestée.

La conscience est une forme d’état de l’esprit, enrichie par le sentiment de l’organisme dans lequel l’esprit est à l’œuvre (processus de soi) et elle comprend également une connaissance du fait que la dite existence est « localisée » et que des « objets » et des « événements « l’entourent. La conscience est intime, privée, elle n’est pas observable. La conscience d’être est une capacité de se voir comme sujet c’est-à-dire comme une entité singulière qui se distingue de la pluralité des autres. La conscience de soi initie le début de la perception de l’autre. L’autre, « autre moi-même » sur le plan fonctionnel mais différent de par son identité propre, ce n’est pas un clone !, Le langage et la conscience supérieure se sont développés simultanément et interactivement, en produisant un résultat éminemment favorable à la survie individuelle et collective, celui de mobiliser l’ensemble du groupe au profit d’une action ayant des résultats favorables Le monde extérieur est plus ou moins modifié par leurs formulations successives.

«  L’homme est non seulement un animal social, mais un animal qui ne peut s’individualiser que dans la société » Karl Marx avait ainsi une vision prémonitoire sur les résultats des sciences du XXI siècle !

VII Conclusion

En toute objectivité scientifique j’admets que lorsque j’aborde les manifestations les plus subtiles de la conscience de soi et le rôle du Moi conscient, c’est mon propre Moi construit par mon cerveau qui s’exprime. Le Moi (cerveau conscient), n’est pas capable de se regarder de façon objective car il est soumis à un certain nombre de processus inconscients dont il demeure prisonnier. Affirmer le contraire serait un postulat métaphysique non scientifique. Le Moi choisit donc parmi l’ensemble de connaissances dont dispose le cerveau tout entier celles qui correspondent à ses déterminismes les plus profonds qui sont inconscients et qui fondent son intentionnalité. La plupart de ces déterminismes sont et resteront inconscients. Lorsqu’il formule une hypothèse, le Moi -cerveau conscient- cherche à démontrer ce que les jugements inconscients du cerveau global sous-jacent voudraient que soit la conscience …

Souvenons-nous de ce qui a lieu dans Matrix reloaded. Face à Néo (anagramme de ONE !), le Mérovingien dit : « la grande règle que les humains suivent, c’est la causalité. Implacablement ». Et le rôle de Néo, c’est justement d’introduire une possibilité neuve, que la causalité ne supposait pas. C’était mon objectif !