« De la langue d’Adam à la langue poétique (...)

Rubrique : La Diversité

ou « une quête des origines »

Maurice LETHURGEZ ∗ ∗ Inspecteur d’Académie honoraire

C’est un truisme que d’affirmer que le langage est le propre de l’homme. « C’est peut-être même, écrit le linguiste Derek Bickerton dans son livre “La langue d’Adam” la seule chose qui lui soit propre » et il ajoute sans langage aucune question ne pourrait être posée. L’acquisition du langage précède logiquement tout autre questionnement scientifique. Sans langage pas de question...

En poste à Hawaï, ce linguiste a étudié la manière de s’exprimer des petits commerçants et ouvriers venus des différentes côtes asiatiques. Ces arrivants ne connaissaient pas la langue des autres. Ils ont développé ce qu’on appelle un pidgin, une sorte de langue sans grammaire, sans mots grammaticaux, avec des phrases de trois ou quatre mots dont le décryptage fait appel au contexte. Les pidgins sous certaines conditions se transforment en langues appelées créoles.

Pour Beckerton cette aptitude à former des pidgins serait révélatrice de ce qu’il appelle « une faculté ancestrale » qui nous permet de nous exprimer avec un lexique mais sans grammaire. A cet effet il a introduit un concept nouveau qui s’est révélé particulièrement fécond, celui de « protolangage » qui aurait pu être, selon lui, le mode de communication de l’Homo erectus. Nous en dirons quelques mots tout à l’heure.

Pour lui, et ceci est fondamental, le langage n’est pas une conséquence mais une cause de l’intelligence de notre espèce. Il s’appuie par ailleurs sur la « théorie de la construction de niche » et montre comment l’être humain a construit sa propre niche et comment le langage a joué un rôle clé à chaque étape.

Il rappelle que notre évolution biologique est due à l’action d’un mécanisme : la sélection naturelle, le langage ne faisant pas exception. La question de savoir pourquoi nous parlons étant pour lui l’énigme initiale de la science d’autant, et cela est fondamental, que le langage n’a pas laissé de fossile...

En clair, le livre « La langue d’Adam » est un point d’entrée incontournable pour quiconque « refuse de considérer le langage humain comme une évidence ou comme un don divin » exprime Jean Louis Dessalles dans la préface de ce livre.

Nous verrons que toutes les langues ont en commun certaines propriétés et caractéristiques « universelles » qui définissent justement le langage. A travers l’extraordinaire diversité des langues de notre planète, c’est spécifiquement l’unité du langage humain qui fait sa spécificité par rapport aux codes de communication non humains c’est à dire les Systèmes de communication animale.

Bien entendu nous aborderons le mythe de la tour de Babel qui serait responsable de la diversité linguistique laquelle est le plus souvent comprise comme une punition, la nostalgie du paradis perdu de la langue unique, c’est en quelque sorte ce plan mythique que rejoignent d’ailleurs les recherches contemporaines sur les universaux du langage ainsi que sur les opérations mentales qui sous-tendent le fonctionnement de toutes les langues.

En tant que membre nouvellement coopté en qualité de poète au sein de l’Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences section de Nice, il m’a été demandé de faire une conférence sur le langage tant il est vrai que ce qu’il fallait entendre c’est que le langage serait l’outil privilégié et je ne dis pas la science du poète et qu’à ce titre je me devais d’en dire quelques mots. Toutefois je précise que le ne suis pas linguiste.

Je me suis senti de ce fait comme un hominidé ayant entre ses mains un biface dont il fallut en fait deux millions d’années pour que la technique de sa taille ait atteint la perfection que nous lui connaissons. Et j’ai retourné l’outil qu’est le langage comme on dans un simple appareil Qui répond ainsi quand on l’interroge au Conseil de Révision » Et Aragon ajoute « Persiste et signe ». C’est pourquoi je persiste et je signe. C’est donc en poète que je parlerai. Par ce titre « De la langue d’Adam au langage poétique » ou « du langage adamique au langage poétique » nous verrons que la pensée métaphorique est au coeur de l’évolution qui mènera de l’un à l’autre mais sur des plans différents et ici et là, au cours de notre exposé, nous irons de « la quête scientifique » avec ses propositions à « la quête poétique » avec ses poèmes qui sont aussi des propositions. Tout cela témoigne de l’ampleur du sujet que je ne ferai qu’effleurer à ma façon, c’est à dire en poète et non en linguiste.

Et d’ailleurs si nous parlions tout d’abord des voyelles. Et pour ce faire je ferai appel à un poète que vous connaissez tous : Arthur Rimbaud, qui en1872, fit « correspondre » à cinq voyelles une couleur. Je choisis à dessein le verbe correspondre car pour le salon de 1846 Baudelaire avait déjà parlé d’ analogie « entre les couleurs, les sons et les parfums » qu’il reprendra la même année dans le sonnet « Correspondance ». Attachons-nous seulement au premier quatrain de ce sonnet intitulé « Voyelles » :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Rimbaud écrit ce poème en visuel. Il voit les voyelles en ce poème il ne nous les fait pas entendre... Il les voit mais il ne les fait pas vibrer. Il dira certes quelque jour leurs « naissances latentes » nous dit-il, ces naissances latentes ce sont « les réalités en puissance que portent, pour ainsi dire, en elles les voyelles » écrit JB Barrère dans son livre « En rêvant aux voyelles »

Et ces « réalités en puissance » des voyelles, si elles sont, au plan graphique, au nombre de six, du point de vue des phonèmes vocaliques, les voyelles françaises sont au nombre de 16 entre voyelles orales et voyelles nasales. Et sur le plan du timbre elles sont ouvertes ou fermées, elles sont palatales, labiales, vélaires etc... Et ce sont ces « naissances latentes » qui sont en fait au coeur mélodique de toute langue et donc de toute poésie.

Le langage, ce sont d’abord des sons. Et les éléments anatomiques qui composent l’appareil vocal des hominidés ne les prédestinaient pas à donner corps à la voix mais au cri. Le cri fut premier... en tant que Système de Communication Animal. Et avant d’aborder la question de la production de la parole je vais vous lire un très bref extrait d’un poème de l’un de mes livres dont le titre est « Il y eut ce cri ». En écoutant ce bref extrait évoquons en nous ce cri premier de nos lointains ancêtres...

« Il y eut ce cri
tel un aveu infatué de son vouloir
dans une immersion d’impuissance...
cri plus décharné
qu’un défilé de gisants...
cri-poulpe
en son nuage d’encre
cherchant l’ailleurs
d’étranges attouchements... »

S’il y eut d’abord ce cri « tel un aveu infatué de son vouloir / dans une immersion d’impuissance » venons-en à la production de la parole qui elle, nécessitant des capacités cognitives particulières, nécessitait conjointement une évolution anatomique qui permit les fonctions correspondantes de la phonation et de l’articulation comme l’a montré la conférence du Professeur François Demard sur la voix humaine un modèle de diversité.

Cet instrument, c’est l’appareil vocal qui est source de la voix et ce fut le fruit d’une lente évolution liée à la station debout, à l’évolution des conditions de vie sociale et le tractus vocal n’aurait ainsi trouvé sa position définitive actuelle que depuis 100 000 ans environ. C’est à dire hier sur le plan de l’évolution.

Ainsi progressivement se sont mis en place une soufflerie :

les poumons ; un oscillateur, les cordes vocales dans le larynx et une série de résonateurs que forment le pharynx, la bouche et les fosses nasales qui mirent en place de façon stable les trois voyelles cardinales i u a (prononcer : i ou, a) présentes dans la majorité des langues du monde. Les autres voyelles sont comprises entre ces trois voyelles cardinales. Voilà pourquoi, en poète j’ai commencé par vous parler des voyelles en évoquant le poème de Rimbaud.

Par ailleurs, il y a plus de cinquante ans, j’écrivis une cosmogonie que j’intitulai « GENESES ». Par cette cosmogonie, en douze chants, de la Genèse des systèmes cosmiques en passant par la genèse de la terre, de la mer, de la cellule, etc. pour atteindre à la genèse du langage je parcourais la lente gestation de ce qui à mes yeux aurait pu conduire à ce qui est.

J’écrivis une cosmogonie comme d’autres auraient écrit des poèmes d’amour. Et cette cosmogonie est en fait un chant d’amour, un éloge à tout ce qui a conduit à ce qui est, ce tout de l’Univers et de la vie dont je me sentais partie intégrante. Je me donnais à « l’art de faire le monde » comme l’écrivit Paul Valéry dans Variété I, ce monde que j’habitais et qui m’habitait et je philosophais en poétisant et je poétisais en philosophant. Et se déroulait devant mes yeux la grande épopée de l’univers et de la vie... Et ce fut une quête qui me procura un plaisir immense que j’associai à de nombreuses lectures ; le langage étant alors au coeur de mon questionnement.

Le poème que je vais vous lire est celui de la Genèse du langage. Il est le douzième et dernier poème de mes Genèses. Et la Genèse du langage est le douzième chant parce qu’à mes yeux, c’est la dernière capacité dont les hominidés témoignent actuellement dans le lent cheminement évolutif qui est le leur et ce n’est peut-être pas le dernier.

En effet, méritons-nous pleinement l’appellation d’homo sapiens ? Ne s’agit-il pas là « d’une vantardise inféodée » s’interroge George Steiner dans son essai « Poésie de la Pensée ». « Peut-être, ajoute-t-il, dans la brève histoire de notre évolution n’avons-nous pas encore appris à penser. Hormis, nous dit-il une poignée d’entre nous. ».

Par ce poème que je vais vous lire, je tentais en poète, non pas de répondre à la question « Quand donc le langage est-il apparu ? » je cherchais simplement à partir de la langue qui était la mienne, (que pouvais-je faire d’autre ?), je cherchais donc au coeur des résonances que celle-ci générait en moi, à formuler ce que la langue, ce que le langage nous avaient apporté de spécifique et de merveilleux.

GENESE DU LANGAGE

« Il fut un soir de mélodie aux grêles des avoines, un soir sans absence et sans nuit, un soir de lierre en ailes de colombe, un soir de mains vertes déjà mortes.

Il fut en soir d’envol, un soir de glu.

Et le verbe en métamorphose, le Verbe inexorable craqua ses coques creuses aux élytres des vents.

Cassiopée ! Des grandes fleurs célestes nous eûmes résonance et l’oreille se saisit de tangentielles émotions nous livrant aux fiers transfuges du symbole.

L’essaim de serves assonances en bris d’écailles et d’amers, puisant aux sources douces du cosmos l’émail d’asphodèle, scella toute substance du signe nominal.

Langage ! Sous la pulpe des mots l’idée soyeuse immole son prestige au prix d’insaisissables abandons et la phrase prend corps aux embruns de l’oracle et la phrase s’anime aux prémices du Verbe ! Au madrépore du langage, la phrase pourpre n’est point démarches d’anophèles au soir des noces mais aux vestiges des marées migration fastueuse d’albatros, en chuintement d’ailes comme braise dans l’eau.

L’essence même fut saisie !

Et le ferment leva de grandes espérances dans la magie du Verbe ! » Quelques mots d’abord, pour qu’au delà de l’écoulement du Verbe, sous la pulpe des mots que vous venez de goûter, nous recherchions ce que l’idée soyeuse immola de son prestige... Par cette forme poétique que je donnais à mon « Dire », ce « Dire » où la totalité de mon énoncé est la seule catégorie directement appropriée pour rendre compte de ma vision, je suis allé vers le commencement avec comme seul outil le langage. Je suis allé là où le sens que l’on donne par les mots, trouve sans doute aussi son origine.

Ma pensée s’est totalement tournée vers le commencement jusqu’à élaborer la forme d’une prédication logique, le poème devenant, la forme minimaliste de l’immensité à laquelle je me confrontais. Cette prédication poétique n’est pas à prendre au sens d’un prêche mais au sens philosophique de l’action d’affirmer ou de nier un prédicat d’un sujet, c’est à dire d’affirmer ou de nier ce dont je parle.

Il m’importait, par cette révélation, quelque peu orphique, de ce que je ramenais de ma descente « dans l’antique Chaos » selon la formule de Wittgenstein, de réaliser cette fusion du chant et de la pensée, du rhapsodique et du cognitif. Approchons-nous des premiers vers de ce poème.

« Il fut un soir de mélodie aux grêles des avoines, un soir sans absence et sans nuit, un soir de lierre en ailes de colombe, un soir de mains vertes déjà mortes.

Il fut en soir d’envol, un soir de glu. »

Le mot « soir », est répété six fois. Le nombre six n’est pas là par hasard, il est entre autre « le nombre de l’épreuve entre le bien et le mal » nous dit le dictionnaire des symboles. La langue, le langage ne peuvent-ils pas être la meilleure et la pire des choses ? Quant au mot « soir », s’il symbolise l’écoulement du temps qui permit l’éclosion au fur et à mesure des qualités qui deviendront inhérentes au langage des hominidés, il n’est ni le jour et sa pleine lumière ni la nuit et ses profondes ténèbres. Les voici ces qualités qui deviendront inhérentes à toute langue :

- la musicalité « Il fut un soir de mélodie... » ;
- la présence car le langage rend toute chose présente au monde qu’il place dans sa lumière c’est pourquoi il fut « un soir sans absence et sans nuit » ;
- le langage est aussi le lieu de la persistance de tous les désirs et de toutes les fécondités c’est pourquoi il fut « un soir de lierre » car le lierre, vert en toute saison, est l’ornement symbolique de Dionysos ce maître de tous les désirs et des fécondités... mais pour le poète ce lierre est « en ailes de colombe » c’est à dire symbole de paix ;
- le langage rend compte aussi de ce qui n’est plus, il est le gardien des souvenirs et donc de la Mémoire ce que signifie « un soir de mains vertes déjà mortes » ;
- il est par ailleurs un des supports de l’imaginaire et permet de s’élever au dessus des choses communes c’est pourquoi il fut « un soir d’envol » ;
- mais si par lui nous pouvons prendre notre envol, le langage a aussi sa face sombre dans laquelle nous pouvons tout aussi bien nous engluer et c’est ainsi que nous avons « un soir de glu »...

Je pourrais certes parcourir l’ensemble du poème mais déjà, par cette approche symbolique vous avez perçu que chaque mot peut être un condensateur de sens. S’il est le lieu de dénotations que nous partageons tous pour pouvoir communiquer, il est aussi chargé de connotations à la fois culturelles (lierre et Dionysos) par exemple et personnelles car les mots sont en nous chargés de vécu, d’émotions et parfois de refoulé.

Certes ce poème ne répond pas à la question « Quand donc le langage est-il apparu ? » Il y a là dessus une certaine littérature dont je n’ai que quelques balbutiements. L’apparition du langage est une question bien difficile à cerner. L’homo sapiens n’était pas le seul hominidé doté de cette capacité puisqu’il est dit que l’homme du Neandertal possédait les connexions neuronales et le gène FOXP2 essentiel au langage il y a 500 000 ans.

En effet, ce n’est qu’en 2007 que les généticiens ont extrait et analysé des échantillons d’ADN de néandertaliens provenant de la grotte El Sidron en Espagne. Ils ont réussi à isoler le gène FOXP2 dont on sait qu’il joue un rôle actif dans le développement des régions du cerveau liées à l’apprentissage des langues.

Si des variantes de ce gène sont identifiées chez toutes les espèces de mammifères, la version humaine est différente au minimum à deux niveaux surtout par rapport à l’espèce la plus proche, le chimpanzé. Une erreur sur le gène FOXP2 et l’être humain est handicapé sur l’apprentissage du langage. Les scientifiques en ont donc déduit que le gène, dans sa version humaine, était essentiel à l’apparition d’un langage articulé.

L’étude des fossiles montre aussi, que déjà, l’homme du Neandertal avait perdu un organe qui lui permettait comme les autres primates de produire des bruits très forts pour impressionner ses adversaires (le cri). Le dernier hominidé trouvé doté d’un tel organe est âgé de 1,6 millions d’années ce qui suggère que la parole aurait évolué entre cette date et 500 000 ans. Mais le langage a peut être commencé avec des gestes, des mimiques et des postures. Si c’est le cas, les hominidés auraient bien pu converser en langage des signes bien avant de laisser des empreintes fossiles.

La transmission d’idées complexes ne serait finalement apparue, nous disent les paléontologues, qu’avec la sophistication culturelle et le symbolisme qui est associé à l’Homo Sapiens. Revenons au livre de Derek Bickerton, intitulé « La langue d’Adam » dont j’ai dit quelques mots en introduction de cette conférence. Ce linguiste est connu internationalement pour ses travaux sur l’origine du langage et plus particulièrement pour sa définition du protolangage qui a pu être la forme de communication de l’homo erectus. Pour lui l’homme se serait mis à parler avant de savoir penser.

Dans ce livre il s’interroge longuement sur les Systèmes de Communication Animale qui ne contiennent que trois types de signaux : ceux qui correspondent à la survie (les cris d’alerte), ceux liés à la reproduction (la parade, les combats par exemple), et enfin ceux qui correspondent à certains types d’interaction entre les membres d’une même espèce (l’épouillement par exemple. Ces signaux participant de la valeur sélective au sein de l’espèce.

En clair les Systèmes de Communication Animale ne sont pas originellement destinés à la communication en tant que telle mais répondent à des situations présentes qui affectent directement la valeur sélective de l’espèce. Ces signaux sont porteurs de sens dans la situation de l’Ici et Maintenant.

Il avance alors cette hypothèse que si toutes les espèces animales, la nôtre exceptée, se débrouillent très bien avec un tel système de communication animale c’est pour la seule et unique raison que les autres animaux n’ont pas eu recours au langage parce qu’ils n’en avaient pas besoin pour leur survie.

Ainsi pour Dereck Bickerton il faut s’interroger non pas sur le pourquoi les animaux n’ont pas tenté de s’approcher d’une forme de langage mais se demander pourquoi l’un de nos ancêtres a eu un jour besoin de quelque chose de légèrement différent et l’ayant trouvé a obtenu plus, bien plus qu’il ne l’aurait espéré, ce qui lui permit de s’affranchir de l’Ici et Maintenant.

Il appert de la conception de ce linguiste que le langage serait à l’origine, de nature biologique plutôt que culturelle et donc qu’il n’a pas été créé, mais résulte de l’évolution.

Il va donc s’appuyer sur la Théorie de la construction de niches d’Eugène Odum d’après laquelle la niche écologique d’un organisme dépend non seulement de l’endroit où il vit mais aussi de ce qu’il y fait.

Chaque espèce construit sa niche, le ver de terre comme l’écureuil, le chimpanzé comme la grenouille. La théorie de la construction de niche lie les humains à toutes les autres créatures et la culture humaine est tout simplement une construction de niche. Ce qui nous différencie c’est le passage de l’instinct à l’apprentissage. Et par rapport au monde animal l’étude de la construction de la niche humaine montre, selon Dereck Bickerton, que le surdéveloppement de comportements acquis est lui même basé sur un instinct : l’instinct du langage.

Tout a commencé avec un comportement qui a provoqué une mutation génétique, puis une série de changements génétiques ont influé sur ce comportement. Sachant que les gènes n’induisent pas des comportements mais les rendent seulement possibles, ce sont donc les circonstances qui déterminent jusqu’à quel point ces possibilités vont se réaliser. Les comportements se développent sous l’impulsion des niches qui ne peuvent se construire sans eux. Et par rapport aux autres animaux nous avons des preuves que nos ancêtres ont construit de nouvelles niches à une échelle et à une vitesse sans précédent.

Dans un univers où les prédateurs étaient nombreux et puissants, la survie individuelle reposait plus sur la coopération du groupe que sur la compétition intra-groupe,

La toute première utilisation du langage se devait d’être pleinement fonctionnelle. Un mot ou un signe, plus un geste ou deux ont déclenché une série d’événements aux conséquences fondamentales pour l’avenir immédiat du groupe qui les a produits. Si le premier ou les premiers signes du protolangage n’avaient pas eu de rendement substantiel, personne ne se serait ingénié à en inventer d’autres. Reproduire le cri d’un animal ne coûte guère d’effort et indiquer du geste une direction a suffi à convaincre d’autres membres du groupe à coopérer. Et c’est ainsi que progressivement le développement de la chasse a créé à la fois de nouveaux mots et en a déployés d’anciens dans de nouveaux contextes, affaiblissant progressivement le lien entre les mots et les situations, le présent et la valeur sélective.

Et c’est ainsi que de nouvelles niches progressivement se sont construites mais à une vitesse sans précédent. Il y eut la niche de l’élevage, la niche de l’agriculture, la niche industrielle et cela à mesure que les humains s’efforçaient d’adapter le monde à eux.

Et Beckerton conclut par ces mots : « la notion même de construction de niche confère l’autonomie aux organismes qui l’occupent et donne aux espèces le pouvoir latent d’influer sur leur propre destin. Notre niche nous a donné le langage, le langage nous a donné l’intelligence mais seulement l’utilisation sage de notre intelligence préservera notre liberté et notre humanité. »

Ainsi cette capacité de communiquer par le langage est le signe de l’identité humaine laquelle s’est inscrite dans un univers de langues dont chacune découpe la réalité à sa manière. La science est venue, en quelque sorte, confirmer la définition de l’homme par les grecs anciens comme étant « l’animal doué du langage ». L’homme étant donc celui à qui l’Évolution avait rendu possible qu’il vive, croisse et se multiplie grâce certes à des outils comme le biface, mais aussi grâce à des outils d’une autre nature : les mots et d’autres instruments plus sophistiqués encore, les instruments grammaticaux et bien entendu cette capacité plus élaborée encore qui est celle d’user de métaphores.

La Bible dans Genèse Chapitre II versets 19 et 20 nous fait part de cette capacité première que Dieu demanda à l’homme Adam de mettre en acte. Dieu voulait voir comment l’homme, s’y prendrait pour désigner par un nom chaque animal qu’il lui présenterait.

V19 « Yahvé Dieu modela encore du sol
toutes les bêtes sauvages
et tous les oiseaux du ciel,
et les amena à l’homme
pour voir comment celui-ci les appellerait ;
chacun devant porter le nom
que l’homme lui aurait donné.
V20 L’homme donna des noms à tous les bestiaux,
aux oiseaux du ciel
et à toutes les bêtes sauvages. »

C’est ce que nous appelons la conception adamique du Langage. C’est en quelque sorte la première conception qu’il nous est possible de rapporter et qui serait de donner un nom à toute chose accessible à nos sens.

Cette conception adamique du langage témoigne en fait qu’il ne s’agit pas de la simple nomination d’une chose ou d’un être singulier mais du « concept » que l’esprit a de cette chose ou de cet être. En regard du « chien » qui lui fut présenté, car Dieu ne lui présenta pas « le genre canin » », Adam est passé de la situation concrète de présentation au concept. Ainsi la référence aux unités signifiantes ou morphèmes (les mots) semble nous dire la Bible, s’est accomplie par le passage de la situation concrète au concept. Et c’est cela qui a permis d’accéder au langage. Et Dieu, nous dit la Bible, a voulu voir comment Adam s’y prendrait.

En référence à cette conception adamique du Langage, je nous invite à réfléchir à cette capacité de l’espèce humaine qui la porte à nommer non seulement ce qui est accessible à ses sens, mais aussi à ce qui est accessible à l’esprit. Et le boson de Higgs nous en fournit aujourd’hui une occasion rêvée.

Le boson de Higgs. Ce couronnement d’une aventure de la pensée, tend à expliquer le monde, dans ses ultimes détails, par des raisonnements logiques, est-il écrit dans Sciences et Avenir. De fait cet édifice intellectuel refléterait bien le réel. Le boson de Higgs, comme on l’appelle, serait cette particule – aujourd’hui disparue – qui n’a plus d’existence réelle dans le monde tel qu’il est mais qui était présente dans un passé extrêmement lointain de l’univers, autour d’un dix milliardième de seconde après le Big Bang, à une époque où la température frisait les milliards de degrés.

Ce boson de Higgs est né dans l’imagination des scientifiques (Peter Higgs, Robert Brout et François Englert) qui l’ont estimé indispensable pour résoudre une énigme théorique sur laquelle je ne saurais m’étendre.

En revanche pour ce qui nous concerne, ce boson de Higgs fut nommé dans un modèle hypothétique bien des années avant même qu’on ait pu faire la preuve de sa réalité supposée et pendant des années au CERN on a construit un appareil, on a fait des expériences, on a fini par créer les conditions en quelque sorte du Big Bang et le 4 juillet 2012, au cours d’une conférence mondiale, les traces expérimentalement obtenues de cette particule furent mises en évidence. On a, en quelque sorte, expérimentalement créé les conditions de sa manifestation.

Ici, la nomination adamique eut lieu, non pas en présence de la chose concrète, mais il lui fut donné un nom qu’elle porta alors qu’elle n’avait d’existence que supposée comme nécessaire dans l’esprit des physiciens qui conçurent alors et construisirent un « outil », que je mets entre guillemets, qui permettrait en quelque sorte de remonter le temps, en créant les conditions expérimentales de l’instant énergétique autour de ce dix milliardième de seconde après le Big Bang, qui ferait que cette particule supposée manifesterait nécessairement la trace de sa présence, car seules des conditions identiques aux conditions initiales étaient susceptibles de faire en sorte qu’elle se manifestât. Ce qui fut fait. le grand collisionneur de Hadrons. Et ils ont pu valider une hypothèse. Les premiers furent punis par Dieu, les seconds sont honorés par les hommes.

Mais le Mythe de Babel porte en lui quelque chose qui nous interroge sur un autre plan. Au chapitre 11 de la Genèse, verset 1 il est dit :

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. »

Et au verset 7 Dieu dit les ayant vu construire cette tour signe que rien ne serait plus irréalisable pour les hommes s’il les laissait faire :

« Allons ! Descendons ! Et là confondons leur langue pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. »

Ce que je peux comprendre de ce verset 1, c’est que les hominidés au cours de leur évolution avaient en eux les conditions premières d’une capacité à communiquer par le langage. La mise en évidence du gène FOXP2 est venu en apporter comme la preuve.

Je ne rejette rien a priori de ce que nos anciens aient pu dire de ce qu’ils pensaient. Je ne rejette rien de cette longue chaîne qui nous vient du passé et qui va vers l’avenir comme le boson de Higgs vient de nous le montrer. Et le verset 7 témoigne à mes yeux qu’ils ressentirent la diversité des langues comme une difficulté entraînant entre les groupes de grandes confusions.

Ils le vécurent très mal et l’éprouvèrent peut-être comme une faute commise en un lointain passé, car une nouvelle pensée religieuse naissait alors qui apportait ses réponses à la question d’où venons-nous autour d’une première idée d’un Dieu terrible puissant symbole peut être d’un temps qui ne l’était pas moins.

Mais peut-on concevoir actuellement la multiplicité des langues comme seulement étant un mal ou la ressentons-nous intellectuellement comme étant un bien, témoignant de l’extrême richesse de ce qui constitue notre humanité ?

Nous disions il y a un instant que l’Évolution avait rendu possible que les hominidés vivent, croissent et se multiplient grâce certes à des outils comme le biface, mais aussi grâce à des outils d’une autre nature : les mots et d’autres instruments plus sophistiqués encore, les instruments grammaticaux et bien entendu cette capacité plus élaborée encore qui est celle d’user de métaphores. Qu’il me soit permis brièvement d’aborder la question des instruments grammaticaux.

Cette question nous conduira à la mise en évidence d’un processus commun au sein d’une majorité de langues étudiées, de ce que le linguiste Noam Chomsky appellera « la grammaire universelle »

Selon le linguiste Noam Chomsky, lorsque nous parlons nous combinons un nombre fini d’éléments : les mots, et ceci afin de créer une infinité de structures plus ou moins grandes : les phrases. Il a montré que le langage est un savoir-faire complexe régi par un grand nombre de règles et que nous utilisons un code pour traduire les agencements de mots en combinaisons d’idées et inversement.

Ce code, pour une langue donnée il l’appelle une « grammaire générative ». Mais il a montré qu’il existerait un plan commun aux grammaires de toutes les langues de la planète (5 à 6 000) qu’il appela « la grammaire universelle », ce qui ferait dire que, malgré leurs vocabulaires mutuellement incompréhensibles, les terriens ne parleraient que d’une seule et même langue. Selon Chomsky, ces structures universelles du langage seraient inscrites sous le forme d’une « circuiterie neuronale » dans le cerveau des enfants. Il existerait donc un bagage inné, ce que viendra corroborer expérimentalement les sciences cognitives. Des études conduites en application de la théorie de Chomsky ont montré que les enfants, dès leur naissance, possédaient un certain nombre de capacités linguistiques. Les bébés sont dotés d’un dispositif leur permettant de distinguer les phonèmes dès le plus jeune âge.

Cela fut mis en évidence selon le dispositif de « la succion non nutritive » qui consiste à relever le taux de succion de l’enfant pendant qu’il reçoit des stimuli de paroles en l’occurrence des phonèmes. Ces expériences ont mis en évidence que l’enfant distingue les phonèmes de toutes les langues.

L’enfant n’est donc pas une tabula rasa selon la tradition empiriste. Il naît avec une prédisposition à acquérir une langue complexe mais très vite, cette capacité pleinement ouverte, par le milieu langagier dans lequel il baigne, par la nature privilégiée des phonèmes de la langue dite maternelle, va se concentrer sur un ensemble plus restreint de possibilités qui lui sont offertes. Là est le conditionnement.

Depuis plus de cinquante ans, les linguistes en application de la théorie de Chomsky, ont montré qu’il existait un stock commun à différentes langues sinon à toutes, ce que Chomsky appela « la grammaire universelle ».

Prenons un exemple concret en français, exemple que j’ai d’ailleurs emprunté à une revue sur le langage. Il est possible selon ces études de séparer certains types de quantifieurs comme « tous », du groupe nominal qu’il quantifie lorsque ce dernier est un pronom. Ainsi la phrase « je les ai tous lus » dans laquelle « tous » et « les » ne sont pas adjacents est correcte. En revanche, « j’ai tous vu les bateaux » n’est pas correcte. Les linguistes en déduisent que les quantifieurs comme « tous » peuvent quantifier à distance des pronoms mais pas des groupes nominaux comme « les bateaux ».

Il est bien d’autres limitations que l’on trouve en français.

Ceci est important, mais il s’avère que ce type de limitation n’est nullement spécifique de notre langue. Les mêmes contraintes se retrouvent également par exemple dans une autre langue amérindienne, le Mohwak. Certes entre le Français et le Mohwak existent toutes sortes de différences massives mais on trouve aussi dans le Mohwak des quantifieurs flottants comme « tous », et ce, exactement dans les mêmes conditions qu’en français c’est à dire avec les mêmes contraintes, sachant qu’il est impossible de faire valoir un quelconque lien de parenté entre ces deux langues. D’où l’hypothèse que les contraintes qui régissent le déplacement des quantifieurs comme « tous » sont les mêmes dans ces deux langues parce qu’elles reflètent des propriétés universelles du langage. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Après cette petite incursions sur les instruments grammaticaux qui nous a permis d’approcher, à la base de l’émergence du langage, de la mise en évidence de certaines propriétés qui seraient universelles à travers l’extrême diversité des langues, nous nous devons d’aborder la capacité spécifiquement humaine qui est celle d’user de métaphores.

Mais au préalable revenons à ce que nous disions tout à l’heure du mythe et de la connaissance scientifique. Tous ces processus de mise en forme par l’esprit, qu’il s’agisse du mythe ou de la connaissance scientifique, ne peuvent que représenter les objets. Ils n’atteignent pas, nous dit Ernst Cassirer dans son livre « Langage et mythe », à l’essence de la réalité des objets. Finalement, le mythe, la connaissance théorique, ne peuvent refléter la stricte essence des choses. Ils ne peuvent que la saisir par des concepts, c’est à dire des créations de la pensée, en créant de ce fait, un univers de sens à partir d’eux-mêmes.

Dans mon livre intitulé « Écrit dans les marges du silence »

je me suis interrogé en poète sur l’émergence de la pensée. Je ne vous lis que le premier poème sur les quarante cinq qui composent cette méditation poétique sur la double question d’où vient ce besoin d’écrire et sur ce « comment se forme en poésie la parole gagnée sur le silence » comme l’écrit dans la préface de mon livre Éveline Caduc professeur émérite de littérature. : « … s’avance ma pensée
où l’impensé en moi repose
et c’est un saut
vers l’abrupt et le raide
entre mes haies de préjugés
dans le concert du silence
qui de son être m’investit...
… s’avance ma pensée
où commence l’impuissance
et c’est un saut
sur le tremplin des mots
jusqu’où se pétrifie
l’élan de son écho
dans un monde de sons qui se crée et se perd...
… voici que se brouille la Langue
à l’orée de mon monde.
Maître des mots de l’étant
je jette le cri de l’échange...
… voici que je fouille la frange
de tous ces lieux muets
où mon errance perdure
entre la résonance et l’absence du Sacré...
… et le silence

– porte-parole de mon cri –
se fend aux lèvres d’un murmure...
… et le silence m’est une aube
où mon regard aveugle
sur le tissé des mots
frôle la face cachée
du sens à sa naissance...
… il doit se passer quelque chose...
car
« Je »
s’avance à l’instinct
sur la masse émergée des vocables
et desserrant mes lèvres
m’arrache de petits cris
quand vient à sourdre la phrase...
… il doit se passer quelque chose...

Et ce n’est qu’à travers des représentations symboliques que la réalité devient un objet pour le regard de l’esprit et que cette réalité devient visible en tant que telle. Nous touchons là à un autre problème, à savoir, celui du prétendu contenu de vérité du langage.

Nous savons bien que les mots peuvent aussi servir à composer un récit qui peut ne désigner rien de réel, car le sens n’est pas dans les choses, le sens est dans l’homme qui se sert des choses pour les imprégner d’un sens qui de toute évidence ne sera que partiel. Il en est ainsi du Mythe qui est conditionné et médiatisé par le langage.

Mais revenons à cette capacité d’user de métaphore, capacité spécifiquement humaine. Le terme de métaphore vient du verbe grec « metaphorein » signifiant « transporter », c’est à dire que par une métaphore on transfère le sens d’un mot à un autre mot auquel il ne convient que par une analogie sous entendue.

La métaphore revient donc à un raisonnement par analogie dont on a abrégé la forme en passant sous silence ce que ces deux mots ont d’implicite : le miroir du lac ou le lac est un miroir sont une métaphore et le fait qu’il peut s’agir de deux surfaces planes qui ont la propriété de refléter les choses n’a pas besoin d’être formulé. Aristote en donna dans son livre « la Poétique » la première définition connue : « La métaphore est l’application à une chose d’un nom qui lui est étranger. »

Mais peut-être que la pensée métaphorique était déjà à l’oeuvre en tant que forme de conception spirituelle définissant les contenus du langage et les contenus des mythes.

Dans son livre « Langage et mythe », Ernst Cassirer pose que « l’élaboration du monde mythique et du monde linguistique est déterminée et commandée à longs termes par les mêmes mobiles spirituels (…) car quand bien même la différence est grande entre les contenus du mythe et ceux du langage, ce n’est pas moins une seule et même forme spirituelle » qui serait à l’oeuvre en eux écrit-il, qu’il appellera « la forme de la pensée métaphorique ».

Mais il importe de distinguer cette métaphore qu’il qualifie de « radicale » comme condition de la formation de la langue et des concepts mythiques, de la métaphore dite « moderne et individuelle », produit de l’activité réfléchie d’un poète, par le transfert délibéré d’un nom d’un objet à un autre objet. Cela n’étant possible que parce que « le contenu sémantique des objets aussi bien que le contenu sémantique des corrélations linguistiques » sont établis et stables.

Toutefois, dans la genèse des langues, rien n’était établi et stable et sans cette capacité métaphorique « radicale », il eut été impossible « d’appréhender le monde extérieur et de le retenir, de le connaître et de le comprendre, de le saisir par concepts et de le dénommer », ce qui permit une re-création du monde à notre image.

En effet, « l’extériorisation linguistique la plus primitive » exige déjà la transposition d’un contenu déterminé de l’intuition ou du sentiment dans le son, c’est à dire dans un milieu étranger, voire hétérogène à ce contenu. De la même façon que la figure mythique la plus simple ne se constitue que grâce à une transformation par laquelle une impression déterminée est arrachée à la sphère de l’habituel, du quotidien et du profane et placée dans le cercle du « sacré » et de ce qui est « signifiant » du point de vue mythique et religieux. Le langage et le mythe, d’après cet auteur, seraient donc les rameaux différents d’une même pulsion de la mise en forme symbolique du monde.

Mais après ces quelques mots sur le langage nous ne pouvons passer sous silence ce qu’il importe d’entendre par la parole. Depuis Ferdinand de Saussure (1857-1913) les linguistes opposent la parole, en tant que processus, à la langue en tant que système de moyens utilisés dans la parole.

La parole est plus qu’un instrument permettant de formuler sa pensée. C’est l’aspect individuel du langage, l’acte par lequel la personne s’affirme et s’engage. Dans toute parole il y a un sujet qui dit « je » et implicitement, un interlocuteur à qui l’on s’adresse, un « tu » qui est toujours présent. La parole est l’expression de l’intersubjectivité et la parole que l’on adresse à autrui est en quelque sorte un don.

Boris Cyrulnick nous parle, quant à lui, de la parole comme d’une molécule. C’est d’ailleurs le titre de l’un de ses livres. Schématiquement il nous rappelle que le médicament a pour fonction de mimer la nature. Si un tranquillisant, par exemple est efficace, nous dit-il, faisant en même temps l’économie des effets secondaires, c’est parce qu’il mime un produit naturellement secrété par l’organisme.

Le psychothérapeute se sert de la parole comme le psychiatre se sert des molécules. Certaines interactions langagières ont une fonction tranquillisante comme à l’inverse d’autres peuvent avoir une fonction angoissante voire toxique.

La parole en tant que traitement de l’émotion a donc des conséquences biologiques. On peut donc parler nous dit-il de la parole comme d’une molécule.

Pour Cyrulnick, par exemple, une mère qui se pense soumise à sa culture parle peu à son enfant et par conséquent participe mal à son développement, alors qu’une femme qui se pense libre, capable de décider, de résister, parle plus, sourit plus, interagit avec son enfant et favorise son développement. Ce qui signifie que la simple idée abstraite qu’une femme se fait d’elle même modifie les sécrétions neuro-hormonales de son enfant et donc, pourrions-nous dire pose les conditions biologiques d’une transmission.

Qu’il me soit permis de vous lire un poème extrait de mon livre intitulé « Car il ventait devant ma porte ». C’est en quelque sorte un hommage que j’ai rendu à ma mère laquelle avait fait à mon épouse, nous étions alors de jeunes mariés, cette confidence en quelque sorte entre femmes. Elle lui avait dit qu’étant enceinte de celui qui allait être moi, elle s’était assise chaque après midi près de la bibliothèque et s’était mise à lire tout en pensant à l’enfant qui allait venir...

Mon épouse me l’a raconté bien des années après le décès de ma mère. Là, dans l’attitude de ma mère, sont pour moi les conditions d’une transmission dont elle ignorait tout des effets possibles, dont elle eut sinon l’intuition profonde, tout au moins l’intention que, par ce qu’elle faisait, ce qu’elle lisait, par la « magie » de l’amour (je mets magie entre guillemets) ainsi donc par cette magie de l’amour qu’elle mettait dans cette attente, elle espérait peut être que tout cela participerait à cette lente maturation des neuf mois et préparerait mon avenir.

« Elle avait, femme enceinte, des rêves muets,
où je retrouve le mythe des genèses.
Et ses mains ouvrières portaient les livres, de
sa bouche à son ventre qui lisait.
Là se démêle , l’écheveau des courants où
coule le temps des noces utérines,
Où l’enfant, puise aux sources placentaires,
l’inaudible d’un verbe qui venait en lui.
Elle avait femme triste, des souvenirs d’avenirs
qu’elle s’engageait à me faire vivre.
Que savait-elle des lendemains obscurs qui
s’allongent entre les dalles de l’envie ?
L’enfant s’ouvrait dans ses veines, la musique
des mots, collant son oreille à leur porte,
Car la chanson des syllabes engage déjà le
futur d’un présent d’idées folles...
Elle avait, femme déjà vieillie, des sursauts de
désirs qui la tenaient en lui.
Qu’avait-elle entendu qui la conduisit à
s’ouvrir à ce qu’elle ne savait dire ?
Il y eut dans l’air, comme une déchirure
écartant l’impossible transaction.
Qu’avait-elle-entendu-de-la-terre, quand
l’enfant-que-je-fus vint... à la poésie ?

C’est, pour ma part, vers 15-16 ans que j’ai éprouvé cet étrange pouvoir des mots et cet inexprimable plaisir qu’ils généraient en moi m’a poussé, non seulement à lire les poètes, mais aussi à la nécessité d’écrire et donc d’user, à mon tour, de ces mots qui sont à tout le monde et qui ne sont là que pour exprimer des idées, des sentiments, des émotions. Et c’est tout de suite que le poète en herbe que j’étais s’aperçoit que les idées, les sentiments, les émotions sont aussi communs à tout le monde et que surtout, oui, surtout, tout a déjà été dit...

C’est alors que l’aventure a commencé de ce qui en moi me poussait à écrire des poèmes, par une recherche presque désespérée de la meilleure expression pour le dire, pour me dire... et atteindre à ce qui ne pouvait être que l’inatteignable perfection par rapport à de Saint John Perse qui venait d’obtenir le Prix Nobel. Je reçus à cette lecture le choc poétique de ma vie. Plus rien ne pouvait plus être dit après cette oeuvre. Je ne pouvais plus lire ni écrire de poésie. L’écriture poétique me fut en quelque sorte interdite et cela dura presque quatre années. La non lecture des poètes dura bien plus longtemps. Et c’est ainsi que prit forme « Genèses » qui s’ouvre par ce prologue :

Ainsi

« Je »

prit contact...

Et l’aube le surprit aux rudes inflorescences

de pierres,

Et l’aube l’emporta sur sa lèpre

d’amphithéâtre...

Mais
« Je »
ne put souffrir l’arbitraire de
l’instant – ce lent étirement du venir –
Car c’est déjà craindre l’ennui que de briser le
temps.
Ainsi
« Je »
prit contact au liber de nos songes avec ce regard des choses.
Alors, plus de formules qui d’un ample
mouvement rassemblent ces phénomènes,
Rien que vie sans hâte ni prudence,
Rien qu’un sourire de l’arbre aux tresses
des nuages – cet écheveau de notes sous l’éparpillement
des geais –
L’aube l’emporta sur sa lèpre d’amphithéâtre...
Se haussant au-dessus des mythes, « Je »
aborda l’être en son entier et prétendit en rendre
témoignage...

C’est ainsi que j’entrai à nouveau en poésie et que depuis je n’en suis plus jamais sorti.

Nous venons par les mots de parcourir un univers de sens. Le moment est venu de proposer quelque chose qui prendra la forme d’une conclusion. C’est en poète que je vous ai parlé. Et c’est ainsi que je terminerai mon propos.

Ce qui m’apparaît essentiel, c’est que dans le progrès de l’esprit humain, une autre force que « la pensée métaphorique cardinale » serait à l’origine du langage et du mythe comme nous l’avons vu avec Ernst Cassirer, une autre force sera agissante, cette force sera celle du Logos par laquelle vont s’exprimer les déterminations logiques qui vont permettre d’inclure un être singulier dans le contenu d’un genre et ce dernier dans celui d’une espèce et ainsi de suite.

Cette force du Logos s’est frayé progressivement un chemin dans et par le langage. Le mot au cours de cette longue évolution devenant le simple signe du concept et le langage, se transformant dès lors en véhicule de la pensée, est devenu simple expression du concept et du jugement.

Cependant, il est un domaine de l’esprit où le mot garde non seulement sa force originelle d’image, il est un domaine où le mot accomplit sa constante palingénésie, c’est à dire sa renaissance, voire sa résurrection, à la fois sensible et spirituelle, c’est dans la poésie et plus particulièrement la poésie lyrique qui d’une manière ou d’une autre préserve son rapport avec le mythe.

Mais ce n’est certes plus l’image mythique des démons et des dieux, ni la vérité logique des déterminations et des relations abstraites mais c’est dans l’apparence des mots eux-mêmes que le monde des sentiments et des émotions trouve à s’actualiser. L’esprit vit et agit dans et avec les mots de la langue sans être dominé par eux. En ce domaine de la poésie, l’esprit se débarrasse de l’enveloppe du mot et de l’image qui lui seraient afférentes, il les utilise tous deux comme des parties organiques de sa pensée car ils ne sont en fait, pour lui, que des révélations de lui-même.

Dans son livre « Du rire et de l’oubli » Milan Kundera écrit : « toute la vie de l’homme parmi ses semblables n’est rien d’autre qu’un combat pour s’emparer de l’oreille de l’autre ». C’est peut-être ce que j’ai tenté de faire avec plus ou moins de succès au cours de cette conférence. Ai-je su « m’emparer de vos oreilles » ?

Le problème n’est-il pas aussi de savoir quel bénéfice celui qui parle retire par rapport à celui qui écoute ? N’est-ce pas là un des problèmes essentiels que posent toute réflexion et toute recherche sur l’origine du langage ? Quel bénéfice a retiré celui qui a parlé par rapport à celui qui a écouté ?