Alexis de Tocqueville, ses idées politiques, (...)

Rubrique : Géopolitique et Culture

Texte de la conférence du 25 septembre 2012 au MAMAC de M. Pierre Gouirand

Alexis de Tocqueville, troisième fils de Hervé-Louis, comte Clérel de Tocqueville et de son épouse Louise de Pelletier de Rosanbo, petite-fille de Malesherbes et fille du Président de Rosanbo, est né à Paris le 29 juillet 1805.

Issu d’une vieille famille de noblesse féodale normande dont certains membres avaient participé à la conquête de l’Angleterre et à la bataille de Hastings en 1066 (cf les Clérel à l’époque de la conquête d’Angleterre et leur descendance dans la famille Clérel de Tocqueville par l’Abbé G.A. Simon, Société d’impression de Basse-Normandie, 1936). Ses ancêtres, toutefois n’avaient acquis la terre et la seigneurie de Tocqueville qu’en 1661. Charles Clérel, qui fut le premier seigneur de Tocqueville, épousa une descendante de Pierre, le frère de Jeanne d’Arc.

La famille, qui était royaliste légitimiste, souffrit beaucoup de la révolution. Son père et sa jeune femme (ils s’étaient mariés le 24 mars 1793, deux mois après la mort de Louis XVI) vivaient à l’époque avec de nombreux cousins au château de Malesherbes. Le 17 décembre 1793 les « citoyens de Paris » vinrent chercher le citoyen Rosanbo et sa famille. Ils furent tous envoyés à Paris et emprisonnés. Rosanbo fut exécuté le 20 avril 1794, le lendemain ce fut Malesherbes, Madame Rosanbo et Louis de Chateaubriand avec son épouse. Hervé de Tocqueville, sa femme, sa belle-sœur et son jeune beau-frère, restèrent en prison. Leur exécution était prévue pour le 12 thermidor. Toutefois ils furent sauvés par le 9 thermidor et la chute de Robespierre. Ils étaient restés dix mois en détention et Hervé de Tocqueville à la suite de l’exécution de ses proches parents s’était réveillé un matin les cheveux tout blancs, comme un vieillard, alors qu’il n’avait que 20 ans. Cette épreuve marqua pour toujours la famille qui était restée fidèle à la tradition de l’aristocratie : servir Dieu, le roi, son prochain et rester libre.

Alexis passa sa prime jeunesse au château de Verneuil (François-René de Chateaubriand, y écrivit un partie de son Moïse et mentionne dans les Mémoires d’Outre-Tombe le séjour qu’y firent ses neveux), près de Paris, dont son père avait hérité, avec ses deux frères Hyppolite et Edouard et les trois fils de Louis de Chateaubriand, dont son père était le tuteur. En 1804, Hervé de Tocqueville fût nommé maire de la commune par Napoléon 1er.

La famille quitta Verneuil en 1814, quand le père d’Alexis fut nommé Préfet de Maine et Loire et les enfants furent confiés à un tuteur, l’Abbé Lesueur auquel il resta très attaché. Alexis fit une partie de ses études au Collège royal de Metz où son père avait été nommé et fît son droit à Paris. Il voyagea avec son frère Edouard et le 5 avril 1827 il fut nommé, par ordonnance royale, juge-auditeur (stagiaire) au tribunal de Versailles où son père résidait comme Préfet de Seine et Oise.

Alexis, aristocrate dans l’âme, était, avec toute sa famille, on le sait, royaliste légitimiste de cœur. Juge-auditeur, il dut, le 16 août 1830, comme tous les fonctionnaires, après la révolution de juillet, prêter serment à Louis-Philippe, fils de Philippe-Egalité, qui avait voté la mort de Louis XVI. Ce fut pour lui un déchirement car comme tous les légitimistes il considérait que Louis-Philippe était un « Usurpateur ». Il écrivit à Mary Mottley, une jeune Anglaise qu’il avait connue à Versailles et qui allait devenir sa femme :

« Je viens enfin de le prêter ce serment ! Ma conscience ne me reproche rien, mais je n’en suis pas moins blessé et je mettrai ce jour au nombre des plus malheureux de ma vie … Oh ! Marie, cette idée me déchire. Tout l’orgueil que j’ai reçu en partage se révolte en moi ; et cependant je n’ai pas manqué à mon devoir. … Je ressens vivement le coup que je viens de recevoir. Je le ressens plus que je ne l’exprime. Je suis en guerre avec moi-même … Comme ma voix a changé au moment où j’ai prononcé ces trois mots ! Je sentais que mon cœur battait à briser ma poitrine … ».

Pour compléter son portrait psychologique, on peut maintenant citer un texte qui a été écrit en 1841 alors qu’il allait être élu à l’Académie Française et qui a été retrouvé par Antoine Rédier l’auteur de Comme disait M. de Tocqueville :

« Mon Instinct, Mes Opinions

L’expérience m’a prouvé que chez presque tous les hommes, mais à coup sûr chez moi, on revenait toujours plus ou moins à ses instincts fondamentaux et qu’on ne faisait bien que ce qui était conforme à ces instincts. Recherchons donc sincèrement où sont mes instincts fondamentaux et mes principes sérieux.

J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme.

Je hais la démagogie, l’action désordonnée des masses et leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses. Voilà le fond de l’âme.

Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin.

La liberté est la première des mes passions. Voilà ce qui est vrai ».

À la lecture de ces deux textes on se rend compte que Tocqueville, malgré ce qu’en général on pense de lui, n’était pas un démocrate de cœur ou de sentiment mais seulement un démocrate de raison. C’est ce que de nombreux commentateurs ont appelé « le Paradoxe tocquevillien ».

Bien que royaliste légitimiste de cœur et de tradition il a su reconnaître les erreurs des derniers Bourbons. Dans une lettre à sa future épouse, il écrit : « Quant aux Bourbons, ils se sont conduits comme des lâches et ne méritent point la millième partie du sang qui vient de couler pour leur querelle ».

Son analyse politique, malgré son royalisme, l’a rapidement conduit à penser qu’un régime démocratique serait un jour, qu’il croyait prochain, installé en France. Il craignait que ce type de régime amène le pays à sombrer dans le despotisme et dans la tyrannie car, pensait-il, dans une société égalitaire où il n’y a plus ni supérieur ni inférieur, personne n’a plus de raison d’obéir à l’un ou de dépendre de l’autre et la société se transforme en une masse d’hommes semblables et égaux. Cette absence de liens hiérarchiques peut, selon lui, permettre :

1) à l’individualisme de triompher. Ainsi les hommes isolés ne pouvant plus se défendre une forme particulière de despotisme pourrait s’installer : le despotisme doux : Celui d’un Etat fournissant tout aux citoyens : sécurité, satisfactions des besoins, plaisirs et surtout, le plus grave, la façon de penser. Il a écrit dans la seconde partie de son livre De la démocratie en Amérique, un texte prémonitoire montrant comment pouvait apparaître cette forme de despotisme :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui tout l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses ; elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir ainsi pris tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le Souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.


Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs … » (ce texte qui aurait pu être écrit il y a peu, date de 1840)

2) Ce que Tocqueville appelle « la tyrannie de la majorité », soit que la majorité élue opprime la ou les minorités.

Ainsi Tocqueville craignait que cette démocratie qui allait inexorablement s’installer en France, prive le peuple de ce qu’il aimait par-dessus tout : La Liberté.

Il savait qu’au-delà de l’Atlantique, il existait un pays neuf : Les Etats-Unis d’Amérique, qui vivait en démocratie mais où les habitants étaient libres et indépendants. Avec son ami Gustave de Beaumont, magistrat comme lui, ils décidèrent d’aller voir sur place comment fonctionnait ce gouvernement et si ses principes pourraient être adaptés en France. Les deux amis, à la fin du mois d’Août 1830, mirent fin à leurs fonctions de magistrat d’un régime qu’ils n’approuvaient pas et postulèrent en commun pour une mission d’enquête aux Etats-Unis, pour établir un rapport sur les systèmes pénitentiaires. Le 6 février 1831 ils eurent l’accord du Ministre de l’Intérieur, Montalivet et s’embarquèrent le 2 avril 1831 sur le brick « Le Havre », bateau à voile aves lequel, après 38 jours de navigation ils atteignirent Newport d’où ils reprirent un bateau pour New-York. Dès leur arrivée ils furent surpris de constater que la nouvelle de leur venue aux Etats-Unis avait été largement diffusée et aussitôt ils reçurent de nombreuses invitations.

Ils restèrent en Amérique pendant presque 10 mois, jusqu’au 20 février 1832. Au cours de ce voyage ils visitèrent toutes les grandes villes de l’époque : New-York, Washington, Boston, Philadelphie, Baltimore, La Nouvelle-Orléans, etc. Ils visitèrent le Canada français et allèrent jusqu’à la limite de la « conquête de l’Ouest » à Saginaw où ils rencontrèrent des colons vivant dans des baraques faites de troncs d’arbres et qui défrichaient la terre pour la cultiver. Dans les villes ils rencontrèrent de très nombreux hommes politiques : l’ancien président J.Q. Adams, Edward Livingston, J. H. Latrobe, etc. et bien sûr visitèrent de nombreux pénitenciers : Sing-Sing, Auburn, etc.

Pendant ce voyage ils restèrent en rapport avec leurs familles et leurs amis en France. Leurs nombreuses lettres nous ont permis de connaître le détail de leur voyage et de suivre l’évolution de leurs pensées.

Outre les Ecrits sur le Système Pénitentiaire en France et à l’Etranger, qui est en quelque sorte le rapport de leur mission, Beaumont publia Marie, un roman sur le drame de l’esclavage et bien sûr Tocqueville De la Démocratie en Amérique, qui le rendit célèbre et dont la première partie fut publiée en 1835 et la seconde en 1840.

Alexis, en 1836, à la suite d’un partage avec ses frères, hérita de la terre de Tocqueville et se fixa en Normandie. Sa notoriété grandissant, il reçu aussi en 1836 le prix Monthyon de l’Académie Française, en 1838 il sera élu membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques avant d’être reçu à l’Académie Française en 1841.

En 1837, il commença aussi sa carrière politique et se présenta en Normandie à Valognes mais ayant refusé le soutien du Président du Conseil, Molé, car il ne voulait rien devoir à personne, il fut battu.

Toutefois le 2 mars 1839 il sera alors brillamment élu à Valognes où il avait été battu et dont il sera le député jusqu’à 1848. Cette élection marqua un tournant dans sa vie, il devint un homme politique.

Sa carrière politique, bien qu’agitée, ne fut guère brillante jusqu’en 1848. Certes il fut pour ses électeurs de Valognes un député exemplaire, mais il semble qu’il ait été mal à l’aise dans une France dominée par la classe moyenne.

C’est dans son ouvrage Souvenirs écrit en 1850 mais qui ne fut publié qu’en 1893, après sa mort qu’il donne le plus de renseignements sur cette période.

Il ne participa pas à la « Campagne des banquets » organisée par des membres de l’opposition à Louis-Philippe. Toutefois le 27 Janvier 1848 il prononça à la Chambre un discours considéré comme « le plus beau et le seul grand de sa carrière », dans lequel il dénonce la décrépitude du régime :

« Messieurs, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l’état actuel des choses, l’état actuel de l’opinion, l’état des esprits en France, est de nature à alarmer et à affliger. … Cette maladie (le malaise politique qui peut emporter l’Etat), qu’il faut guérir à tout prix, et qui, croyez le bien, nous enlèvera tous, tous entendez-vous bien, si nous n’y prenons garde, c’est l’état dans lequel se trouve l’esprit public, les mœurs publiques …si je jette, Messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits politiques … ce que j’y vois, Messieurs, je puis l’exprimer en un mot : les mœurs publiques s’y altèrent, elles sont déjà profondément altérées. … Et si, passant, de la vie publique à la vie privée, je considère ce qui s’y passe, si je fais attention à tout ce dont vous avez été témoins, particulièrement depuis un an, à tous ces scandales éclatants, à tous ces crimes, à toutes ces fautes, à tous ces délits, à tous ces vices extraordinaires … n’ai-je pas raison de dire que ce ne sont pas seulement chez nous les mœurs publiques qui s’altèrent, mais se sont les mœurs privées qui se dégradent. … Regardez ce qui se passe au sein des classes ouvrières … ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère … mais la société … on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner … de telles opinions … doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus redoutables. … Telle est, Messieurs, ma conviction profonde ; nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan … Songez, Messieurs, à l’ancienne monarchie ; elle était plus forte que vous … et cependant elle est tombée dans la poussière (parce que) … la classe qui gouvernait alors était devenue … incapable et indigne de gouverner. … Messieurs vous ne sentez pas que … un vent de révolution qui est dans l’air …pour Dieu, changez l’esprit du gouvernement, car, je vous le répète, cet esprit-là vous conduit à l’abîme … ».

Trois semaines après, la révolution éclatait et le trône de Louis-Philippe, l’usurpateur, affecté, selon Tocqueville, d’une « imbécillité sénile », tombait en lambeaux. Dans ses Souvenirs il conclut cette période en écrivant : « le socialisme restera le caractère essentiel et le souvenir le plus redoutable de la révolution de février » ; plus tard encore il écrira : « il y a eu des révolutionnaires plus méchants que ceux de 1848, mais je ne pense pas qu’il y en ait jamais eu de plus sots ».

Il avait servi la Monarchie de juillet par devoir sans jamais l’approuver, il en sera de même pour la deuxième République.

Napoléon-Bonaparte, on le sait, fut élu Président de la IIème république le 12 décembre 1848 et il fut le premier à s’installer à l’Elysée. Le 2 juin 1849 Tocqueville fut nommé Ministre des Affaires Etrangères dans le cabinet d’Odilon Barrot. Ses collègues étaient notamment Dufaure, de Lanjuinais et Falloux, resté célèbre pour sa loi sur la liberté de l’enseignement. Son chef de cabinet, Arthur de Gobineau est resté, lui aussi célèbre, comme auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines. Le Cabinet Barrot démissionna le 31 octobre 1849 et Tocqueville n’approuvant pas la façon de gouverner de celui qui deviendra Napoléon III et prévoyant, sans doute, les coups d’Etat de 1851 et 1852, se retira et se consacra à l’écriture de son dernier livre, peut-être le plus important : L’Ancien Régime et la Révolution.

Toutefois, Tocqueville, dans l’esprit du public restera surtout l’auteur de la Démocratie en Amérique. Une lecture transversale de son œuvre : les ouvrages, mais aussi ses discours et sa volumineuse correspondance permet de savoir ce qu’il considérait comme indispensable à la survie d’un régime démocratique dans lequel les citoyens pourraient rester égaux et libres.

En Amérique il avait découvert que les institutions politiques n’avaient pas de valeur absolue et qu’elles devaient pour produire les effets qui en sont attendus, être sous-tendues non seulement par la volonté et la bonne foi des hommes mais aussi par un environnement qui va du physique au spirituel.

Ainsi il préconisait :

► la doctrine de l’intérêt privé bien entendu. Sachant que les hommes ont une tendance naturelle à défendre en priorité leurs propres intérêts, il fallait canaliser leurs instincts naturels en leur démontrant que c’était en agissant pour le bien commun, l’ordre et le maintien des institutions démocratiques qu’ils pourraient réussir et faire fortune. Car on ne peut progresser que dans une société calme, bien organisée et dans laquelle chacun fait son devoir.

► une nouvelle façon de penser l’aristocratie. L’assimilation de la doctrine de l’intérêt privé bien entendu impliquait une révision de la conception de l’aristocratie. L’état des familles n’était plus immuable et il fallait intégrer la nouvelle importance du commerce et de l’industrie. Tous les jours il se créait des riches. On ne pouvait nier ces inégalités, ni refuser de prendre en considération ces nouveaux venus dans les classes supérieures. Si on leur refusait l’accès à un nouveau type d’aristocratie, on allait contre la doctrine de l’intérêt privé bien entendu qui devait inciter les citoyens à défendre la démocratie. Il fallait qu’un nouveau type d’aristocratie émerge, il fallait casser l’esprit d’une caste où l’on ne pénétrait que par la naissance. Cette aristocratie serait ouverte à tous les « meilleurs » et son appartenance ne serait assortie d’aucun privilège. Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville avait écrit un chapitre qui a été très mal compris : Comment l’aristocratie pouvait sortir de l’industrie. Il voulait dire que sous l’Ancien Régime le noble était lié au serf et inversement, par un chaîne de devoirs et d’obligations. Le serf servait le noble qui le protégeait. Dans l’industrie il en est de même, une usine ne peut fonctionner que s’il y a une chaine de devoirs et d’obligations entre l’employé le plus modeste et le patron.

► l’éducation. En Amérique il avait vu que déjà à son époque la presque totalité des enfants était scolarisé, ce qui était loin d’être le cas en France. Sachant que les individus ne peuvent s’exprimer et prospérer que s’ils sont éduqués et instruits, il pensait que l’éducation doit empêcher la tyrannie de s’installer dans le pays. Non seulement la tyrannie d’un seul mais aussi la tyrannie de la majorité, risque qui guette les démocraties. Pour cela les démocraties doivent « fabriquer » de bons citoyens qui sauront appliquer la doctrine de l’intérêt privé bien entendu. Enfin des citoyens instruits sauront mieux participer à la politique de l’Etat.

► la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est aussi en Amérique que Tocqueville avait compris que l’Eglise et l’Etat agissaient dans des domaines différents et qu’ils devaient être séparés. Toutefois il avait aussi compris que ces deux institutions étaient complémentaires et se confortaient. La morale religieuse régulait les mœurs des citoyens et ainsi aidait la démocratie en permettant à l’Etat de jouer son rôle politique. Il a écrit : « La loi permet au peuple de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et de tout oser ».

► centralisation – décentralisation. Termes inséparables et indispensables au bon fonctionnement de l’Etat. L’Etat « Léviathan » lui fait horreur toute sa pensée est tournée vers l’homme. Il sait que la centralisation gouvernementale est nécessaire. Il faut un seul corps législatif, une seule autorité pour les forces militaires ou du maintien de l’ordre, etc. En revanche il est partisan de la plus grande décentralisation administrative. Comme sous l’Ancien Régime, il est partisan des libertés locales et que chaque département, que chaque profession, etc. puissent s’administrer en fonction de ses particularités et de ses besoins, tout en respectant, bien sûr, l’intérêt général de la nation.

► le suffrage. Il sera nécessairement universel. Tous doivent pouvoir faire entendre leur voix et une majorité doit se dégager. Le dogme de la souveraineté du peuple doit être préservé, mais aussi le peuple doit être protégé contre ses propres abus. C’est pourquoi Tocqueville est partisan d’un suffrage à deux degrés et du bicamérisme qui permet de redresser les erreurs que les passions pousseraient à commettre.

► la liberté de la presse. C’est par les journaux que les minorités peuvent faire entendre leurs voix. Ce sont eux qui font connaître à l’opinion publique telle position ou telle injustice. Pour éviter tout abus les journaux, nous dit Tocqueville, doivent être nombreux, décentralisés et peu influents. Ils ne doivent être que les véhicules des faits et les journalistes ne doivent pas interpréter ces faits mais seulement les rapporter. Si un problème national l’exige tous ces petits journaux peuvent évidemment se liguer, mais la difficulté de le faire évite les abus. Les journaux doivent être décentralisés de deux façons. Géographiquement il en faut partout même dans les plus petites communes car les grands journaux ne publient pas les informations intéressant les villages et financièrement de façon à ce que tous les intérêts puissent faire entendre leur voix. Pour Tocqueville les journaux constituent « le tribunal de l’opinion ».

► la liberté d’associations. Les associations pallient l’absence des grands aristocrates qui défendaient les libertés particulières face au pouvoir central. Elles sont le porte-parole des minorités et sont là pour régler des problèmes communs à un groupe de citoyens. Elles facilitent également la prospérité en permettant aux citoyens de mettre en commun leurs moyens et de réaliser de grands desseins hors de portée d’un individu seul. De plus elles rompent l’isolement démocratique et recréent les liens entre les hommes. Toutefois Tocqueville est très sévère envers les partis politiques : « Il y a des honnêtes gens dans presque tous les partis, mais il n’y a pas de parti honnête homme … ».

► l’institution de jury. Le jury reste une institution capitale pour le fonctionnement de la démocratie. Il fait descendre la justice dans les mains du peuple. Selon Tocqueville il doit être appliqué à la justice civile et pénale comme au droit criminel. C’est la garantie qu’à aucun moment le peuple ne sera dépossédé de son pouvoir puisqu’il peut condamner celui qui voudrait lui retirer ce pouvoir et absoudre celui qui le défend. « Là où le jury sera établi en matière civile le despotisme est impraticable ». Tout au long de sa vie politique Tocqueville a été fidèle à cette idée de garantie contre l’arbitraire de l’Etat qu’offrait le jury.

Alexis de Tocqueville issu d’une famille de noblesse normande, qui a souffert sous la Révolution française malgré les sentiments royalistes légitimistes qu’il a toujours conservés, a compris dès son entrée dans la vie publique qu’un régime démocratique s’installerait en France. Connaissant les risques qu’un tel régime pouvait faire courir à une nation, au lieu, comme certains, de le combattre, il s’est efforcé de le comprendre et par ses écrits de protéger ses concitoyens des effets pervers que pouvait avoir une république démocratique.

Alexis de Tocqueville est mort le 16 avril 1859 à la villa Montfleury à Cannes.