LA MEDITERRANEE

Rubrique : Méditerranée

SOMMAIRE

Claude Nigoul
Paradoxes méditerranéens

Pierre Gouirand
Le tourisme en Méditerranée

Patrice Crossa-Raynaud
La Méditerranée berceau de la science

Maurice Lethurgez
Au cœur du continent « Méditerranée », Lucrèce fit que la poésie passa du mythe à la lecture des choses

Richard Beaud
A propos du monothéisme

Patrice Crossa-Raynaud
L’amélioration des plantes cultivées en Méditerranée

René Dars
La géologie de la Méditerranée

Pierre Bourgeot
Peut-on concevoir la Méditerranée ? l’homme méditerranéen peut-il concevoir son environnement comme un concept unique ?

*********************************************************************

PARADOXES MÉDITERRANÉENS

Claude Nigoul

Deux millions et demi de kilomètres carrés, soit un pour cent des espaces maritimes de la planète, la Méditerranée, enclose dans les terres de trois continents et ouverte sur les grands espaces océaniques par le seul goulet de Gibraltar, n’est qu’un modeste lac pour la géographie.

Pour son climat unique et recherché, ses paysages sublimes, ses richesses archéologiques, son patrimoine architectural et artistique sans égal, elle est la première destination du tourisme mondial dont elle représente plus du tiers.

La douceur de vivre qu’on lui prête n’est pas le moindre de ses attraits : poètes, musiciens, peintres de ses rivages n’ont cessé de la chanter. Dans la fantasmagorie universelle, Méditerranée rime avec harmonie.

Ce monde idyllique installé dans l’imaginaire universel se dissipe dans les réalités.

La géographie, la première, le dément déjà.

Rien de paisible et de lisse dans l’image qu’en donnent les cartes, mais un espace biscornu, tourmenté, torturé, éclaté que le géographe sépare en deux bassins, l’occidental et l’oriental, divisés eux-mêmes en de multiples mers secondaires, golfes, rades ou baies. Une mer enfermée dans des rivages le plus souvent déchiquetés, pénétrée de péninsules et de caps agressifs et cloutée d’innombrables îles et îlots, aux côtes rarement avenantes et, pour les plus grandes, terres d’indépendance ombrageuse et, parfois, conquérante.

Là où la géographie voit dentelures, échancrures, crénelures, caches, repaires ou sanctuaires, l’histoire et la géopolitique ne voient que bruit et fureur. Car cette mer tourmentée, ce lac exigu, est enchâssé dans un bassin que se partagent, ou mieux, que se disputent plus de vingt souverainetés, vingt-cinq si on prend en compte des entités au statut ambigu, comme la république de Saint Marin ou l’Autorité palestinienne, trente si on inclut les riverains de la mer Noire, et bientôt davantage si les processus d’implosion de certains Etats riverains, actuellement à l’œuvre, arrivent à leur terme.

Comment, dès lors s’étonner si « le Monde Méditerranéen », pour reprendre l’expression de Fernand Braudel si révélatrice de son ambivalence, a été, tout au long de l’histoire, et demeure aujourd’hui un théâtre permanent de conflits et de tensions.

Entre cacophonie permanente et symphonies inachevées.

Loin d’être en régression, la conflictualité méditerranéenne ne cesse d’être alimentée par de nouveaux brandons qui ravivent les braises anciennes ou allument de nouveaux foyers. Il y a, bien sûr, les tensions toujours latentes autour de frontières disputées d’Etats, souvent taillés à l’emporte-pièce par l’histoire des conquêtes et des colonisations, et toujours contestées par les communautés linguistiques, ethniques, religieuses ou historiques qu’elles déchirent. Ainsi en va-t-il du Pays basque aux Balkans, du Maghreb au Machrek, avec la place éminente qui revient au Proche-Orient. Partout une même causalité est à l’œuvre : l’incapacité des peuples de la Méditerranée à vivre en paix.

S’y ajoutent aujourd’hui des facteurs nouveaux qui menacent d’aviver encore les conflits en cours et de raviver ceux qui étaient en sommeil.

Tel est le cas de la découverte de réserves considérables d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, tant dans le sous-sol d’Israël que off shore au large de ses côtes et de celles des autres pays de la région. Les convoitises que suscite ce que certains considèrent comme un possible Eldorado pétrolier et gazier sont autant de nouvelles occasions de disputes pour y accéder. Elles ouvrent la boite de Pandore du partage des zones économiques exclusives dans cet espace maritime, bouchent plus encore les perspectives de la création d’un Etat palestinien, et donnent une nouvelle jeunesse aux tensions gréco-turques.

Tel est plus encore le cas de la déstabilisation des pays arabes du fait des convulsions qui ont renversé le régime de certains et menacent de le faire pour d’autres. Au-delà de la réjouissante élimination de tyrans corrompus et de la tentative des peuples de s’approprier leur destin, se profile aussi la menace d’une régression vers l’intolérance et le fanatisme que fait peser, sur des sociétés volatiles et fragilisées, l’activisme de courants dévoyés de l’islam partout désormais à l’œuvre.

La Méditerranée n’est certes pas un monde de paix, même si le rameau d’olivier est son symbole. Paradoxe de toujours entre ces hymnes récurrents à la paix qui enflamment le discours des politiciens, le chant des poètes, le prêche des religieux, la prose des littérateurs, et la réalité des conflits de voisinage aussi bien que celle des embrasements déclenchés par des incendiaires exotiques, mettant au service de leurs causes extérieures le caractère hautement inflammable de la zone.

Mais cette invocation de la paix désirée, espérée, attendue, est-elle autre chose que la confirmation de la fatalité d’une violence méditerranéenne irréfrénable et l’évasion désespérée dans une incantation réitérée à satiété ?

Lorsque l‘amiral américain Alfred Mahan déclarait, en 1902, « la Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions, ou sera le théâtre d’un conflit permanent ... », il ne lançait pas une prophétie, mais constatait une évidence, maintes fois vérifiée par l’Histoire. Tel fut le rôle des grands empires, de Rome jusqu’à l’Angleterre, et même du condominium qu’exerçaient l’URSS et les Etats-Unis pendant la Guerre froide. Fauteurs de guerre et, en même temps, faiseurs de paix, les uns comme les autres s’employaient à un minimum de stabilité dans la région pour préserver au mieux leurs intérêts.

Ces temps sont, au moins provisoirement, révolus, et cette stabilité c’est maintenant dans la construction de l’unité qu’on espère la trouver. Objectif ambitieux dont la réussite reste bien hypothétique au vu des expériences, passées ou actuelles, car l’unité comme antidote des poisons d’une diversité mortifère a fait l’objet de multiples tentatives et d’autant d’échecs ou d’enlisements.

Les unes visaient à associer et à coordonner dans un même ensemble des pays qu’une communauté de nature, d’intérêts ou de destin, rapprochait logiquement. Tels furent les différents avatars d’unité arabe dont le colonel Nasser fut le champion avant qu’un autre colonel, Mouammar Kadhafi, ne s’y essaye à son tour. Toutes ces tentatives furent autant d’échecs, ni la volonté hégémonique de l’Egypte ni les palinodies du chef de la Jamahiriya libyenne n’ayant permis de fédérer la Syrie, le Liban, la Jordanie ou l’Irak, et encore moins l’ensemble du monde arabe. Tout aussi significatives de la reluctance des pays de la rive sud à toute forme d’intégration effective sont les tribulations de l’unité maghrébine. Bien qu’à géométrie variable, cette région dont on ne sait trop si on doit y inclure la Libye et la Mauritanie, semblait se prêter, au moins dans son noyau central de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc, à une union que pouvait favoriser la relative uniformisation liée au passé récent de l’administration coloniale française. Ayant accédé à l’indépendance, ces trois pays créaient dès 1964 le Comité Permanent Consultatif Maghrébin qui pouvait constituer l’amorce d’une fédération régionale. Ouvert à la Libye, il ne cessa d’être paralysé par les dissensions entre les différents dirigeants, les tentatives dissidentes et la création de coquilles vides dont la dernière en date est, depuis 1989, l’Union du Maghreb Arabe, prisonnière des différends entre pays et empoisonnée par l’enlisement du conflit du Sahara occidental.

Les autres, au nom du mythe d’une Méditerranée unie, ambitionnent de créer un espace de coopération renforcée et administrée en commun à la dimension de toute la zone.

Elles ont toutes la caractéristique de se fonder sur des initiatives européennes, c’est-à-dire d’inclure la Méditerranée dans la dynamique qui porte l’unification de l’Europe. On peut faire remonter aux années 70 les débuts réels de ce mouvement avec la mise en route de la politique méditerranéenne de la Communauté, réseau d’accords économiques et commerciaux conclus avec la plupart les pays de la rive sud en vue de l’accroissement des échanges et pour aider à leur développement. Au-delà de cet objectif, elle avait l’ambition d’être un facteur de rapprochement non seulement nord-sud, mais entre les Etats du sud également. Minée par les problèmes politiques de la zone et par les différentes polarisations mal conciliables suscitées par le conflit du Proche-Orient, elle allait être reléguée au second plan par la chute du mur de Berlin et la priorité donnée par la Communauté européenne à l’aide au redressement économique des pays d’Europe centrale et orientale. C’est pour contrebalancer cette prédilection qu’a été lancé, en 1995, le partenariat euro-méditerranéen, dit processus de Barcelone, qui réunit les vingt-sept membres de l’Union Européenne et dix Etats du sud. Autant dire que ce partenariat, qui n’a de méditerranéen que le nom mais qui nourrit de vastes ambitions, non seulement économiques, mais aussi politiques, sociales et culturelles, souffrait dès sa naissance d’un grave handicap qui peut se résumer ainsi : « Qui trop embrasse mal étreint ». Face à ce qu’il faut bien considérer comme un échec, le président français, Nicolas Sarkozy prenait alors l’initiative, dès son élection, de lancer « l’Union Méditerranéenne » qui devait regrouper tous les pays riverains de la Méditerranée. L’opposition des partenaires de l’UE écartés de ce projet du fait de leur position géographique et peu enclins à laisser la France renforcer sa place en Méditerranée, aboutit à sa dilution dans une Union pour la Méditerranée regroupant partenaires du sud et la totalité des membres de l’UE, dans une configuration comparable à celle du processus de Barcelone. Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, cette Union n’avait donc guère de chances de réussite. Elle est maintenant assurée de son échec du fait des convulsions qui ont saisi les pays arabes et de la non- réélection de son promoteur.

Théâtre permanent du conflit et incapable de se doter d’autres moyens de régulation que ceux que la domination du plus fort, autochtone ou étranger, lui impose, la Méditerranée apparaît comme un permanent paradoxe entre le rêve et le réel. L’imaginaire et la réalité s’y heurtent, se dénient et se démentent dans une schizophrénie que reflètent les innombrables mythes dualistes, fondateurs des cultures, des religions et des hérésies, dont elle est le lieu d’élection.

Alors se pose la question, ontologique par excellence, sur laquelle bute toute réflexion : la Méditerranée elle-même, est-elle un mythe ? C’est-à-dire une construction de l’esprit en même temps qu’une aspiration fondamentale ? Pour paraphraser le grand Méditerranéen que fut Paul Valéry « le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause » ?

Cette question n’est ni oiseuse ni futile car des réponses qu’on lui donne dépendent les explications de situations bien concrètes, les raisons de bien des échecs, les fondements de bien des erreurs dont l’impuissance à s’unir n’est pas des moindres. La Méditerranée existe-t-elle autrement que dans l’imaginaire des hommes qui la proclament ou, dans une formulation moins provocatrice, qu’est-ce que la Méditerranée ? Ou, ainsi que certains l’affirment, la Méditerranée est-elle une invention ?

Comme le déclarait récemment l’historien Henry Laurens : « Si nous n’étions pas en 2010 mais aux alentours de 1800, la Méditerranée n’existerait pas (…) ce que l’on appelait la Méditerranée désignait, d’une part, notre petite Europe méditerranéenne – c’est-à-dire l’Italie, la péninsule ibérique et la France – et, d’autre part, l’Orient qui se divisait lui-même en deux parties : le Levant pour la Méditerranée orientale et la Barbarie pour le Maghreb actuel ».

Ce seront les géographes qui, les premiers, à partir d’une unité climatique régionale affirmée, envisageront la Méditerranée comme un ensemble cohérent et en feront un objet d’étude autonome. Ce point de départ est essentiel dans la construction du mythe méditerranéen car en découlent les deux traits qui le définissent.

D’une part, tout d’abord, la conception englobante de la Méditerranée qui aujourd’hui est reçue comme allant de soi et qui mêle intimement dans un même ensemble, la mer et les terres qui l’environnent, toutes soumises à une même influence climatique. Ce climat unificateur rend les deux éléments indissociables, fonde l’unité de ce monde méditerranéen. C’est ce que l’écrivain Gabriel Audisio, poète militant du rassemblement de toutes les cultures méditerranéennes, exprime avec quelque emphase : « Il ne fait pas de doute pour moi que la Méditerranée soit un continent, non pas un lac intérieur, mais une espèce de continent liquide aux contours solidifiés. »

D’autre part, la mythologie, unanimement proclamée, de la « mère Méditerranée » creuset de la civilisation. Car ce climat n’est pas n’importe quel climat : c’est un climat tempéré qui se caractérise par sa douceur, son équilibre, ignorant des extrêmes, c’est un climat « civilisé » qui, de concert avec l’industrie humaine, sculpte un paysage à hauteur d’homme.

Renan exaltera « ces beaux lieux, ces rivages éclairés. C’est là que l’humanité a germé, ailleurs restée en semence ». Et Nietzsche de s’exclamer : « …la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, tous ces noms prouvent la même chose : le génie dépend d’un air sec, d’un ciel pur. Avec Elisée Reclus, le géographe rejoint alors les écrivains, lui pour qui la Méditerranée est « ce grand médiateur qui modère les climats de toutes les contrées riveraines » en même temps que « les terres émergées que l’homme habite », ce peuple de la Méditerranée dont elle est « la patrie »

Voici donc la géographie qui fournit la première approche d’ensemble, qui littéralement invente la Méditerranée. Démarche à l’évidence idéologique que Fernand Braudel fait sienne lorsqu’il affirme, dans sa préface, que « rien n’est plus net que la Méditerranée de l’océanographe, du géologue ou même du géographe : ce sont là domaines reconnus, étiquetés, jalonnés. » Mais affirmation audacieuse car elle concorde difficilement avec les réalités compliquées que, précisément, met en évidence l’analyse géographique elle-même.

Ainsi en va-t-il d’abord de la mer proprement dite dont l’unité n’est certes pas la caractéristique dominante et forcément reconnue.

Cette mer au profil tarabiscoté en est-elle une ou n’est-elle qu’un diverticule de l’océan Atlantique ? La géographie qui enseigne sa pleine dignité entretient la confusion sur sa nature et sa consistance même. Mer semi fermée, dit-elle, en lui donnant trois ouvertures sur d’autres espaces maritimes : le détroit de Gibraltar sur l’Atlantique, le canal de Suez sur la mer Rouge, les détroits turcs sur la mer Noire. Seul le premier est pertinent. Le deuxième ne doit rien à la nature : création du génie des hommes, il n’est qu’un artifice à la merci de leur bon vouloir et des aléas de leurs relations. Quant au troisième, il est loin de faire l’unanimité, nié par les riverains de la mer Noire qui, opportunément, revendiquent le caractère méditerranéen de cette dernière dès lors qu’ils y trouvent un intérêt pour leur cause. Ainsi le fit, pendant la guerre froide, la diplomatie soviétique au nom de sa politique « la Méditerranée aux méditerranéens », manière de prétendre évincer la VIe flotte américaine de ce théâtre essentiel de la Guerre froide.

Et, déjà, la confusion s’installe dans ce qui semble le plus évident : la topographie Et que la toponymie, avec toutes les arrière-pensées et les présupposés qu’elle véhicule, ne cesse d’aggraver. Car cette mer est faite de « sous-mers » : mer Egée, mer Adriatique, mer de Marmara, mer Ionienne, mer Tyrrhénienne, nomenclature qui n’est évidemment pas innocente et exprime bien plus qu’une imagination toponymique au service d’une diversité anecdotique.

Que dire alors du littoral des pays qui la bordent ? Jusqu’où est-il méditerranéen ? Question à laquelle il faut bien répondre tant il est évident que l’emprise de la souveraineté politique ne garantit pas l’appartenance au « monde méditerranéen ». C’est donc encore à la géographie qu’incombe la recherche d’un monde méditerranéen cohérent, à défaut d’être homogène, d’en tracer, fût-ce approximativement, les limites, de dire jusqu’où peuvent être considérés comme méditerranéens les pays riverains dont la plupart ne le sont, à l’évidence, que partiellement, dans leurs rivages qui la bordent et l’arrière-pays qui les prolongent. Certes la France est un pays méditerranéen mais, tout autant atlantique. Et si Marseille, Nice ou Perpignan peuvent se réclamer de cette appartenance, qu’en est-il de Brest, de Valenciennes ou, plus symboliquement significatif, de Paris. Et que dire du Portugal, reconnu méditerranéen dans les classifications internationales, à commencer par celles de l’Union européenne, qui n’a pourtant de façade qu’océanique et dont le territoire ne se trouve, en aucun endroit, à moins de plusieurs centaines de kilomètres de ce monde auquel on le rattache ?

La géographie physique fournit là les critères les plus commodes et les plus opérationnels : ce sera alors la ligne de partage des eaux, la zone où règne le climat dit méditerranéen ou, plus bucolique, les limites de la culture de la vigne et de l’olivier. Tout cela détermine un paysage assez largement commun aux zones littorales et à leur arrière-pays et aide finalement à donner une base territoriale à ce monde.

Tout autre, en revanche, est le tableau que brosse la géographie humaine. Quel est ce peuple de la Méditerranée dont parle Elisée Reclus ? A l’observateur il apparaît comme un empilage sans cesse à l’œuvre, de sédiments déposés tout au long de l’Histoire, produits d’incessantes turbulences démographiques.

Cette bigarrure de peuples est, d’abord, la conséquence des brassages liés aux échanges de proximité, de voisinage, d’inspiration principalement économique et commerciale, que la mer, voie de communication privilégiée, a très tôt facilités. Mais elle est, surtout, la résultante des grands mouvements historiques de déchaînement de la violence conquérante qui portent les envahisseurs et soumettent ou chassent les vaincus. Ils ajoutent alors aux peuplements précédents des strates nouvelles de population venues d’ailleurs, sans autre lien avec la Méditerranée que le tropisme qui les pousse et les installe sur ses rives. Au mitan du premier millénaire, sur les ruines de l’empire romain d’occident, Wisigoths, Ostrogoths et Vandales, partis des rives de la Baltique et des profondeurs de l’Europe germanique, font de la Méditerranée occidentale un monde barbare. Leur succéderont les Arabes venus des déserts de la péninsule arabique avant que n’arrivent les Turcs, désormais appelés Ottomans, originairement descendus de l’Asie centrale. Les uns comme les autres établiront en Méditerranée des empires séculaires, développeront de nouvelles civilisations, installeront leurs dieux jaloux et bouleverseront ses peuplements antérieurs en les ensemençant de façon durable. A ces mouvements telluriques aux épicentres lointains, se combineront les déplacements de population endogènes, conséquence d’une violence endémique, politique, économique, culturelle ou sociale, ajoutant de nouvelles strates à cet empilement continuel. Dans des temps relativement récents la déportation des Arméniens de Turquie, l’exode des Juifs vers Israël comme des Pieds-Noirs d’Algérie vers la France, ont dramatiquement marqué la chronique toujours ouverte des migrations en Méditerranée. Dans la seconde moitié du XXe siècle, ces mouvements chroniques de population ont pris une nouvelle tournure sous l’influence des déséquilibres démographiques et économiques entre le nord et le sud de la région. L’équation en est bien connue : sous-développement du sud poussant ses habitants vers un nord développé ; insuffisance de main d’œuvre au nord, en déclin démographique grandissant, face à un sud en croissance démographique élevée. De cette sorte de complémentarité historique est né un mouvement mal contrôlé qui a pris, au cours des dernières décennies du siècle, des proportions progressivement intempestives, appauvrissant le sud de sa richesse humaine, dépassant les capacités du nord d’un accueil digne et convenable de ces populations.

Après un demi-siècle, force est de constater que cet épisode, conjugué à tous ceux qui précédemment ont fait de la Méditerranée un kaléidoscope de peuples, est en passe de brouiller son paysage humain jusqu’à le rendre illisible. Immigration de travail à l’origine et, à ce titre, provisoire, ce mouvement s’est transformé en une immigration de peuplement sans perspective de retour. Le sud y a perdu les bénéfices qu’il retirait des remises améliorant significativement les recettes nationales, et le surcroît de qualification acquis au nord par ses émigrés. Le nord y a trouvé un accroissement important de ses charges et des tensions économiques, politiques, culturelles et sociales déstabilisatrices.

La sédentarisation définitive de millions de nouveaux arrivants qui font souche est souvent présentée comme un précieux facteur d’enrichissement, une fertilisation irremplaçable des sociétés qu’il affecte, et on y voit volontiers l’occasion d’une mise à l’épreuve des valeurs humanistes dont la Méditerranée serait consubstantiellement porteuse Le débat que suscite cette interprétation connaît aujourd’hui une vivacité accrue du fait de l’accélération des flux migratoires que provoquent aussi bien la conjoncture internationale violente que l’émergence d’un monde où les frontières sont dévaluées, les communications facilitées et l’information généralisée. Certes, cette fluidité planétaire des migrations n’est pas un monopole méditerranéen mais elle prend ici une dimension particulière du fait de l’étroitesse de l’espace méditerranéen qui en amplifie les effets et la résonance. Mais jusque-là, les mouvements migratoires de la région s’inscrivaient dans un contexte de proximité. Les choix de destination étaient très largement la conséquence de la colonisation de l’Afrique du Nord par les puissances européennes et des familiarités nord-sud qui en ont découlé et ont perduré au-delà des indépendances. Il s’agissait, en définitive, de mouvements domestiques, de migrations intra-méditerranéennes.

En ce début de XXIe siècle se dessine une configuration radicalement différente que l’on peut ainsi esquisser :

1 - Développement des migrations sud-sud dont l’importance a été mise en évidence par le conflit libyen qui a chassé de Libye vers la Tunisie et l’Egypte plus d’un million de travailleurs.

2 - Apparition de courants d’émigration significatifs dans les pays de la rive nord.
Engendrés par la crise économique qui ébranle l’Europe depuis 2008, ils emportent vers des zones de moindre turbulence, en Europe du Nord et au-delà, des sans-emploi de plus en plus nombreux, le plus souvent jeunes et sans espoir, déterminés à l’exil vers des horizons meilleurs. Les pays concernés sont, naturellement, ceux qui sont le plus touchés par la crise. En 2010, dernières statistiques disponibles, 120 000 personnes ont quitté la Grèce, plus d’un demi-million l’Espagne, 100 000 le Portugal. Dans les deux premiers, pays d’immigration depuis des décennies, le solde migratoire est ainsi devenu négatif.

Mais le phénomène le plus lourd de conséquence pour une identité méditerranéenne de plus en plus improbable, est l’arrivée massive, en Italie et en France notamment, d’une immigration extra-européenne venue d’Afrique sub-saharienne et d’Asie, essentiellement clandestine, parfois en transit vers l’Europe septentrionale, parfois installée dans la précarité, en attendant une régularisation et un permis de séjour, préludes à une installation durable.

Faut-il voir dans ce bariolage démographique la promesse d’un métissage positif ou l’annonce d’un chaos démographique ? Difficile en tout cas d’y trouver la marque d’une identité méditerranéenne, creuset d’une culture plurielle faite depuis toujours des fertilisations croisées de cultures particulières, certes diverses, mais toutes frappées du même sceau de la méditerranéité. Cette Babel ne semble guère compatible avec la survivance d’une identité commune qui, au-delà des différences d’origine, de langue, de religion, et des nationalités, exprimerait une unité réelle dans le respect de ces diversités.

On laissera à Braudel le mot de la fin :

« Qu’est-ce que la Méditerranée ? Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. »

Autant dire que son unité reste un mythe. Sera-t-il, par la volonté des hommes, un mythe fondateur ?

*********************************************************************

LE TOURISME EN MÉDITERRANÉE

Pierre Gouirand

Les pays du pourtour de la Méditerranée reçoivent à eux tous, environ un tiers du Tourisme international mondial. Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) le nombre des arrivées de touristes internationaux dans le monde en 2012 serait de 1 035 000 (un milliard trente-cinq millions) et les pays méditerranéens auraient, eux, reçu cette même année environ 340 millions de touristes.

Il convient toutefois d’accompagner ces chiffres de quelques précisions :

1) La notion de « Pays du pourtour de la Méditerranée » en matière de tourisme est floue. On a en effet l’habitude d’inclure dans le « pourtour méditerranéen » des pays qui ne sont pas ou qui sont partiellement méditerranéens par exemple : Le Portugal qui n’a pas de façade méditerranéenne mais qui compte tenu d’un ensemble d’éléments de sa civilisation (langue, cuisine, architecture, etc.) est considéré par les professionnels et par les touristes comme un pays méditerranéen. D’autres pays comme la France ou l’Espagne dont les façades atlantiques sont plus étendues que leurs façades sur la Méditerranée, mais qui en fonction de leur civilisation sont considérés aussi comme méditerranéens. La situation est encore plus ambiguë en ce qui concerne plusieurs pays de l’Est méditerranéen comme par exemple ceux de l’ancienne Yougoslavie.

2) La notion de « touriste » est elle-même encore plus imprécise. Les diverses administrations internationales se sont à peu près mises d’accord pour considérer qu’un « touriste » est un voyageur qui passe au moins une nuit et au maximum un an hors de son domicile. Toutefois la question des hébergements n’est pas complètement clarifiée : celui qui possède un appartement à l’étranger ou qui en loue un est-il touriste ou résident ? La question des motivations de voyage pose encore plus de problèmes. En effet, à l’origine, le touriste était celui qui voyageait pour son plaisir, généralement un oisif en villégiature, mais avec les progrès des transports, ceux des informations, la croissance de certaines industries et aussi l’enrichissement d’une partie des populations les voyages se sont banalisés. Ainsi on a pris l’habitude de parler de « tourisme d’affaires », de « tourisme culturel », de « tourisme de santé » ou de « tourisme sportif », etc. Les statisticiens devant la difficulté de connaître les diverses motivations des voyageurs ont adopté la définition des économistes qui veut qu’un « touriste » soit celui qui consomme des « prestations touristiques » : transport, hébergement commercial, restauration, visites organisées, etc. En réalité, le trouble a encore augmenté. En effet un VRP en tournée ou un malade qui va consulter un médecin à l’étranger, s’ils passent un jour hors de leurs domiciles sont statistiquement des touristes.

3) En analysant ces statistiques, il ne faut pas oublier les énormes difficultés de comptage que rencontrent les administrations chargées de ce travail. Les frontières en Europe ne sont plus surveillées, les hôtels ne font presque jamais remplir de fiches, etc. Le plus souvent on procède par sondage, et de ce fait on est obligé d’admettre que les chiffres qui nous sont proposés, bien que très près de la réalité, restent approximatifs.

4) La situation économique des divers pays du monde méditerranéen est très inégale. Les pays du Nord de la Méditerranée (France, Italie, Espagne, Grèce, Portugal) reçoivent environ 80 % des touristes internationaux qui visitent la région, les 20 % restant se répartissant entre les pays du Sud où quelques-uns d’entre eux (Egypte, Maroc, Tunisie) en captent (avant les événements politiques qui bouleversent la situation) les autres et les pays de l’Est dont la situation n’est pas complètement stabilisée se partagent le reste. Les capacités d’hébergement sont également très différentes. La France a environ 600 000 chambres d’hôtel, l’Italie presque un million, l’Espagne près de 700 000 alors que l’Albanie, la Macédoine, etc. il y a peu d’années encore, en avaient chacune moins de 10.000. Il en était de même pour de nombreux autres équipements (transports, communications, etc.).

Toutefois malgré leurs différences, ces pays restent unis géographiquement, sociologiquement et culturellement. Ils sont le berceau des religions monothéistes, et même si l’Islam a pris le dessus dans certains d’entre eux, ils sont tous les héritiers de la civilisation gréco-romaine. La région méditerranéenne est, dit-on, le plus grand musée du monde : partout on y trouve des traces de l’histoire lointaine ou récente. Ces pays sont aussi unis par le climat : ce sont des pays de soleil et de mers chaudes, par la végétation : on y trouve des palmiers, des oliviers, de la vigne, etc. Ils sont aussi unis par l’architecture : les toits y sont plats ou en pente douce, souvent couverts de tuiles rondes, les ouvertures sont étroites pour se protéger de la chaleur, mais aussi de l’intrus. Enfin ils sont aussi unis par les modes de vie et les comportements de nombreux de leurs habitants : ce sont les pays du discours, la dialectique et la sophistique y sont nées, ce sont aussi les pays de la sieste et, du point de vue alimentaire, ce sont les pays du mouton, de la chèvre, de la figue, des aubergines, de l’huile et du vin par opposition aux pays du beurre, de la bière et du porc. C’est cette unité que viennent chercher les dizaines de millions de touristes qui chaque année, visitent Marseille, Madrid ou Venise ou se baignent à Cannes, Djerba ou Tanger. Ils y viennent tous pour le soleil, la mer, la culture, l’histoire, la gastronomie et l’art de vivre.

Malheureusement les différents pays du pourtour de la Méditerranée n’ont jamais réussi à s’unir pour promouvoir leur région et l’industrie du tourisme, qui pour certains d’entre eux est la première et leur véritable et unique ressource. Certaines régions touristiques comme les Caraïbes, le Pacifique et l’Asie du Sud-est, etc. ont, elles, réussi à créer des unions qui permettent aux différents pays qui les composent de travailler ensemble. Il y a une vingtaine d’années un petit groupe d’universitaires, prévoyant l’évolution du marché du tourisme avait tenté, en liaison avec le Comité Régional du Tourisme Riviera – Côte d’Azur d’alerter les pouvoir publics afin de créer une « plateforme de concertation » entre les responsables du tourisme des pays du pourtour de la Méditerranée. Plusieurs réunions avaient été organisées à Nice et un modeste organisme, l’OTEM (Organisation du Tourisme Méditerranéen) avait même été créé. On lui avait fixé des objectifs :

1) Faire émerger une « Identité Touristique Méditerranéenne ». Démarche qui nécessitait de trouver un slogan « accrocheur », ce qui impliquait des accords commerciaux entre les différents partenaires.

2) Promouvoir les investissements d’équipements touristiques. Aussi bien les équipements ludiques, que les hébergements et toutes les infrastructures : routes, aéroport, ports, marinas, etc. permettant le développement de l’industrie du tourisme. Ces développements impliquaient la mise en place d’un cadre législatif adapté : code des investissements, garanties et rapatriements des bénéfices, etc.

3) La mise en place d’une « Rationalisation du Tourisme Méditerranéen ». Il s’agissait d’essayer d’obtenir un équilibre entre quantité et qualité, c’est-à-dire éviter le « tout tourisme », préserver l’environnement, organiser la formation et les échanges de main-d’œuvre, mettre en place des actions de promotion commerciales communes, créer des produits touristiques communs comme par exemple un « Méditerranean Air Pass » à l’image de ce qui avait été mis en place par un ensemble de compagnies aériennes américaines, permettant pour un prix fixé d’avance de voyager librement aux Etats-Unis, qui aurait permis aux touristes ayant acheté le «  Pass » de voyager gratuitement dans tous les pays de la Méditerranée ayant adhérer au système. Il s’agissait aussi d’inciter les « pays forts » à aider les pays en développement afin d’éviter à la fois la création de « ghettos touristiques » et d’autre part que des pays restent des « déserts touristiques »

Ces objectifs, sans doute, trop ambitieux pour un organisme dépourvu de vrais moyens, ont sombré dans l’indifférence générale et l’OTEM a disparu quelques mois après sa création, laissant toutefois des regrets dans l’esprit de ses créateurs.

Il faut toutefois croire que l’idée n’était pas si mauvaise car il y a quelques années un nouvel organisme Mediterranean Travel Association (META) s’est créé avec à peu près les mêmes objectifs que l’OTEM. META dans ses documents annonce comme but de promouvoir la zone méditerranéenne dans le monde et d’ « apporter à ses membres des avantages décisifs par des programmes adaptés ». Les sept objectifs que s’est fixé META sont :

- Multiplier les occasions de rencontres entre les professionnels

- Contrer la diminution de la part de marché mondiale de la Méditerranée (de 35 % en 2000 elle est tombée à 33 % en 2011),

- Analyser et comprendre les principales données essentielles aux prévisions de l’industrie du tourisme. (Rassembler toutes les données existantes et établir des systèmes d’indicateurs fiables),

- Maintenir informés les professionnels du tourisme méditerranéen de l’actualité du développement,

- Pointer les blocages, le manque d’accès à l’information technique et trouver des solutions auprès des meilleurs spécialistes mondiaux,

- Prévenir les erreurs sur les marchés méditerranéens entrants, accompagner les rénovations sur les marchés matures,

- Contribuer à donner enfin à l’industrie du tourisme la place qui lui revient en tant que principale économie de la zone méditerranéenne par la mise en valeur d’un pouvoir structurant du tourisme dans les pays en voie de développement … (cet objectif nous paraît essentiel c’est pourquoi nous l’avons souligné).

META a produit un ensemble de documents donnant des indications sur les résultats du tourisme en 2011 et des prévisions pour 2012. L’organisation insiste sur l’importance du partenariat Public-Privé et sur la collaboration des destinations touristiques avec les réseaux sociaux qui sont des sources de données incontournables pour segmenter la clientèle. Les documents proposent aussi aux membres, dans le but de trouver des solutions pratiques dans plusieurs domaines, une collaboration avec le « Mediterranean Tourism Intelligence Center » (METIC).

Après avoir présenté les organismes chargés de gérer le tourisme dans la région méditerranéenne, il convient d’en mesurer l’importance. Il faut toutefois savoir que seul le tourisme international est comptabilisé. Nous n’avons aucun chiffre fiable pour les tourismes nationaux (un Parisien qui vient à Nice ou un Londonien qui passe ses vacances à Glasgow). Les quelques études qui ont été faites à ce sujet disent que ces tourismes nationaux seraient dix fois plus importants que le tourisme international ce qui porterait le nombre de touristes dans le bassin méditerranéen à 3 milliards quatre cents millions.

Les chiffres que nous présentons sont ceux de l’OMT dans son annexe statistique de juin 2013. Ils sont donnés en millions (1035 = 1 milliard trente-cinq millions).

Le tourisme international mondial a beaucoup augmenté en 12 ans. En 2000 on avait comptabilisé 677 millions de touristes internationaux qui sont devenus en 2012 un milliard 35 millions. Nous constatons que la France est le pays qui reçoit le plus de ces touristes dans le monde 77,2 millions en 2 000 et 83 millions en 2012. Les pays de la Méditerranée sont bien placés dans cette statistique : au 4° rang on trouve l’Espagne 46,4 en 2000 et 57,7 en 2012 – 5° l’Italie 41,2 en 2000 et 46,4 en 2012 – 6° Turquie 9,6 et 35,7 en 2012 (notez la progression) – 17° la Grèce 13,1 en 2000 15,5 en 2012 – 22° l’Egypte 5,1 et 11,2 (on ne peut hélas pas prévoir ce que seront les chiffres de 2012) – 26° la Croatie 5,3 et 10,4 – 28° le Maroc 4,3 et 9,4 – 36° le Portugal 5,7 et 7,7 (ces chiffres semblent anormalement bas) – 44° la Tunisie 5,1 et 6,0 . Nous n’avons hélas pas d’autres chiffres mais on peut remarquer que sur les 50 pays de cette statistiques 10 font partie de la zone méditerranéenne. Ce tableau montre également l’extraordinaire progression de la Chine qui est au 3° rang et qui en 12 ans est passée de 31,2 millions de touristes à 57,7. Ce tableau, bien qu’incomplet, montre que la Méditerranée est la région la plus touristique du monde. Un autre tableau montre que l’Europe du Sud et la Méditerranée, ce qui correspond à peu près à notre région est la première en terme de fréquentation, avec 191,1 millions de touristes, loin devant l’Asie du Sud-est, les Amériques, les Caraïbes, etc. En revanche les prévisions pour les années à venir nous sont moins favorables. L’OMT prévoit pour la zone Asie-Pacifique une augmentation de l’ordre 5 à 6 % alors que l’Europe n’est créditée que de 2 à 3 % de progression.
En ce qui concerne les recettes du tourisme international ce sont les Etats-Unis qui sont très largement devant avec 116,1 milliards de US $ devant l’Espagne avec 59,9 milliards de $ et la France 54,5 milliards et la Chine 48,5 milliards. Là encore la Méditerranée est bien placée avec les 2° et 3° rangs.

La zone META a reçu en 2011 30,52 % des arrivées touristiques mondiales contre 27,8 % pour l’Europe du Nord et de l’Est, 22,15 % pour l’Asie-Pacifique, 15,91 % pour les Amériques et 2,44 % pour l’Afrique Sud Saharienne et seulement 1,19 % pour le Moyen-Orient non méditerranéen.

En revanche d’autres statistiques sont moins encourageantes pour notre zone : la part du marché mondial de la Méditerranée qui était de 34,66 % en 2000 est tombée à 30 ,05 % en 2011 et le taux de progression de arrivées internationales n’a progressé en 2011 dans la région méditerranéenne que de 1,52 % alors que pour le reste du monde il a augmenté de 3,93 %.

L’ensemble de ces statistiques fait apparaître une certaine baisse d’intérêt pour la région méditerranéenne. On a constaté une montée des chiffres impressionnante pour la Chine sur qui repose en majeure partie l’augmentation de 6,51 % des arrivées internationales dans la zone Asie-Pacifique. En revanche on constate que pendant la même période le tourisme mondial n’aura progressé que de 3,95 % (très supérieur tout de même au 1,52 % de META).

Il faut évidemment prendre en compte les évolutions du monde du tourisme depuis l’année 2000. Cette évolution a contraint les producteurs et les distributeurs à passer massivement sur le Web. L’intermédiation entre les marchés et les offres est maintenant majoritairement électronique. Cette mondialisation de l’électronique a favorisé le développement des réservations directes qui ne passent plus par les professionnels de l’intermédiation. Ces évolutions récentes de la production et de la distribution électronique du tourisme, créent un nouveau rôle pour les Centrales des destinations méditerranéennes. Elles sont devenues des producteurs virtuels et des distributeurs virtuels. Elles peuvent dominer les réservations directes ce qui entraîne une baisse importante du recours aux agences de voyage. Le public visite les destinations, évalue les offres et a recours aux agences en ligne pour réserver et payer ses séjours. Les professionnels de l’hébergement, du transport et de la majorité des services rejoignent des « entrepôts de données électroniques » qui présentent les offres avec photos et vidéos, qui peuvent ouvrir ou fermer totalement ou partiellement les réservations de certains des services proposés, qui établissent les prix selon les exigences du « revenue management » ou du « Yield management » (évolution des prix et des politiques de vente selon le rapport en offre et demande) et qui édictent les conditions de ventes des produits proposés. Ces « entrepôts de données » sont maintenant nombreux et la disposition de tous les types de professionnels : hôteliers mais aussi gîtes ruraux, campings, etc.

Il est prévu que bientôt 80 % des Européens utiliseront Internet pour rechercher une destination et que 53 % d’entre eux utiliseront aussi Internet pour faire leurs achats de tourisme.

L’intérêt des grands moteurs de recherche généralistes pour le tourisme est maintenant un fait : Google, Bing, Yahoo, Baidu en Chine, Yandex en Russie et leur alter ego en Inde et au Brésil est maintenant un fait. Ces moteurs de recherches s’adresseront en priorité aux « entrepôts de données » ou aux professionnels pour créer leurs réseaux.

Malgré ces évolutions dans le domaine de la distribution le public restera tout de même l’élément déterminant pour le succès d’une destination touristique : c’est pourquoi nous sommes persuadés que la région méditerranéenne restera, grâce à son charme et à l’ensemble de ses atouts, la première destination touristique du monde.

Q. La manne globale des touristes dans le monde a-t-elle augmenté ou bien s’est-elle simplement dispersée autrement ?

R. Le chiffre donné de 1 milliard 35 était de 670 millions en 1956. Certains pays comme la Chine et la Turquie sont apparus alors que d’autres ont presque disparu.

Q. Est-ce qu’un Lillois à Nice est compté comme touriste ?

R. Non, on ne comptabilise que les touristes internationaux. On pense que le tourisme national est dix fois supérieur.

Q. Les croisières ?

R. Cela fait beaucoup moins de monde que ce que l’on croit et il est en baisse.

Q. Le développement du tourisme se fait-il au détriment d’autres activités ? Exemple : l’eau, souvent rare, va vers le tourisme au lieu d’aller vers l’agriculture qu’elle fragilise. Le laisser-aller des touristes scandalise les populations de certains pays du Sud de la Méditerranée.

R. Le tourisme n’est pas une industrie.

Q. Comment évolue le tourisme en Israël ? N’y a-t-il pas un tourisme de plage et un tourisme « archéologique » ?

R. Il y a bien plus de types de tourisme que les deux que vous citez. C’est ainsi qu’il y a un tourisme médical (les cures sur la mer Morte), un tourisme de congrès : très important et rémunérateur sur la Côte d’Azur. Le tourisme en Israël est, pour beaucoup, religieux. Le tourisme informatique a très souvent l’inconvénient de donner des images fausses des lieux d’hébergement, contrairement aux renseignements plus fiables des agences de voyage.

*********************************************************************

LA MÉDITERRANÉE, BERCEAU DE LA SCIENCE

Patrice Crossa-Raynaud

Les premières notions scientifiques remontent, à ma connaissance, à l’école de Milet (ville d’Anatolie grecque), représentée au VIème siècle principalement par trois philosophes : Thalès, Anaximandre, Anaximène.

Ces philosophes se sont en fait inspirés de la mythologie, la religion grecque, pour en dégager la sagesse.

Ils ont inventé le terme de philosophie (amour de la sagesse) préconisant « la vie bonne », une spiritualité laïque. En même temps, ils inventent la Science.

Outre la géométrie (Thalès), l’astronomie et non l’astrologie, ces philosophes ont apporté de nouvelles idées sur la formation de l’Univers et la physique (originellement on les appelait les physiciens). Leurs études sur la nature proposent une approche méthodologique novatrice que l’on estime avoir été un progrès décisif dans l’histoire de la pensée occidentale.

Ils recherchaient des faits rationnels (les quatre éléments, le sec, l’humide, le chaud et le froid, etc.) pour expliquer les phénomènes naturels. Il s’agit donc des premières enquêtes scientifiques en Occident.

Ces philosophes définissaient chacun à leur façon la substance primaire. Thalès opta pour l’eau (mais comment expliquer le feu avec cet élément ?) Anaximandre choisit un élément non observable et indéfini, l’apeiron, entité dont chacun des éléments : eau, air, feu, terre provient et qui soit véritablement ce fond sans fond.

Anaximène le précisa dans le sens d’une matière plus concrète mais subtile : l’air, cet élément selon sa raréfaction, sa condensation, peut se changer en d’autres éléments ou substances tels que le feu, le vent, les nuages, l’eau et la terre.

La différence entre ces trois philosophes ne se limitait pas à la nature de la matière. Chacun d’eux apporta sa conception de l’Univers. Thalès soutenait que la terre flottait sur l’eau. Il remarqua le mouvement de certaines étoiles alors que la plupart sont fixes et leur donna le nom de planètes.

Anaximandre posa la terre au milieu d’un univers composé de roues creuses concentriques emplies de feu, percées de trous, le soleil, la lune et les autres astres placés à différentes distances.

Parmi leurs successeurs, Leucippe est un philosophe grec du siècle suivant, né en 460 av. JC qui, dans la suite d’Anaxagore d’Athènes, élabore une théorie proche. Il est célèbre de nos jours pour avoir inventé la théorie de l’atome avec son élève Démocrite. Il considérait que toutes choses étaient illimitées et se transformaient les unes dans les autres, que le tout était à la fois vide et rempli de corps (il y a donc dans le monde du vide et du plein qui sont causes de la naissance des choses. L’univers est illimité).

Les atomes sont pour lui le principe de toutes choses. Ils se réunissent dans le vide immense en formant un tourbillon où les semblables s’agrègent : les plus minces vont vers l’extérieur et le reste demeure au centre et s’assemble étroitement et se solidifie, formant des cercles concentriques autour de la terre avec, successivement, la lune, le soleil puis les astres qui, tous, s’enflamment et rayonnent.

Ces pensées seront magnifiquement développées par le romain Lucrèce.

La science va, dès l’origine, se composer d’un ensemble de disciplines particulières dont chacune porte sur un domaine du savoir scientifique : les mathématiques, la chimie, la physique, la biologie, la mécanique, l’optique, la pharmacie, le médecine, l’astronomie.

Parménide constatant que nos sens et la raison conduisent parfois à des conclusions différentes, opte pour la raison. Il en va évidemment de même de Platon qui opte aussi pour les idées (mythe de la caverne).

C’est enfin avec Aristote, génie universel, qui fonde la physique et la zoologie, que la science acquière une méthode basée sur la déduction.

Aristote meurt un an après son élève Alexandre le Grand dont les conquêtes sont démantelées. La Macédoine, cœur de l’empire, tombe rapidement dans l’anarchie et sera bientôt conquise par Rome.

Mais un nouveau miracle grec se produit en la personne de Ptolémée Ier, compagnon d’enfance d’Alexandre qui a reçu, comme lui, l’enseignement d’Aristote (les péripatéticiens car le maître se promenait avec ses élèves) mais a tout assimilé.

Il s’attribue l’Egypte et s’installe à Alexandrie dont il fait une ville grecque, se fait nommer pharaon et soutient financièrement les prêtres, construit de nouveaux temples (Philae, Kom Ombo), assurant la tranquillité au peuple égyptien et la paix civile avec sa descendance directe (Ptolémée I à IV).

A Alexandrie, il réunit tout ce que la Grèce compte de scientifiques autour de la fameuse bibliothèque de -323 à -30. C’est une ville grecque où les Egyptiens n’ont pas leur place.

Euclide (-325 à -265) est l’auteur des éléments qui sont considérés comme l’un des textes fondateurs des mathématiques modernes avec ses postulats (ou concepts).

Archimède (-292 à -212) comprend la poussée de l’eau, ce qui correspond à la première loi physique connue.

Eratosthène (-276 à -194) démontre la rotondité de la terre (Aristote le croyait) et en calcule la circonférence avec une précision surprenante. Aristarque de Samos (-310 à -240) calcule la distance terre-lune et terre-soleil en utilisant la géométrie.

Hipparque de Nicée (-194 à -120) perfectionne les instruments d’observation comme le dioptre, le gnomon, l’astrolabe. En géométrie, il divise le cercle en 360°. Hipparque rédige un traité en douze livres de trigonométrie et en astronomie propose une « théorie des épicycles » qui permettra de calculer pour la première fois les éclipses lunaires et solaires à l’aide de la machine d’Anticythère.

Claude Ptolémée (+85 à + 165) prolonge les travaux d’Hipparque et d’Aristote sur les orbites planétaires et aboutit à un système géocentrique du système solaire qui fut accepté, bien que faux mais qui marche, dans les mondes occidentaux et arabes pendant plus de 1300 ans.

Je m’arrêterai là dans mon histoire de la science, d’autant que va suivre, plus d’un millénaire, jusqu’au XVème siècle où on se contentera de citer les anciens auteurs comme s’ils avaient épuisé le sujet.

N’y a-t-il pas eu de recherche scientifique avant Milet ? Il faut préciser les termes.

La science procède d’abord par l’observation des phénomènes naturels.

Les hommes ont, depuis toujours, essayé de les utiliser pour leur développement : c’est de la technique scientifique dite aussi science expérimentale. Ils leur ont permis de faire des progrès considérables, par exemple :

- L’invention de l’écriture et du calcul était nécessaire pour faciliter le commerce et sortir du troc,

- La maîtrise du feu et la fabrication de poteries d’argile cuite a conditionné la sédentarisation, de même que la domestication des espèces animales et végétales ainsi que l’invention de l’agriculture.

Il en est de même avec les inventions chinoises, qu’il s’agisse du papier, de la poudre, de la boussole et des caractères d’imprimerie mobiles ou de la roue des Assyriens.

La contribution des philosophes scientifiques de Milet et de leurs successeurs est d’un autre ordre.

Ils procèdent eux aussi d’observations mais recherchent une explication aux phénomènes observés.

Je reprends ici la phrase de Procul mathématicien égyptien du 3ème siècle, cité par notre ami Jean-François Mattéi, qui écrit au sujet du livre des éléments d’Euclide : le modèle ou paradigme grec est infiniment supérieur car il a donné à la philosophie géométrique la force d’une éducation libre (l’invention européenne de l’école) en reprenant les choses au commencement pour découvrir les choses par un examen de théorèmes mettant en œuvre une méthode qui n’est pas empirique mais purement intellectuelle.

En fait, contrairement aux mythes, les premiers philosophes de Milet procèdent de manière conceptuelle et réflexive et étendent cette méthode à la science dite aussi fondamentale.

C’est l’invention des concepts qui est entièrement occidentale. C’est un point de vue qui capte la réalité sous forme d’abstraction.

Par exemple, le concept du cercle implique universellement un lieu géométrique de points sans épaisseur à égale distance d’un point appelé centre. S’il y a deux points même très proches, c’est une ellipse. Les Grecs et les Européens, à partir du 15ème siècle, ont, ce faisant, découvert l’universel.

C’est le cas de Newton avec la gravitation. De même, lorsque Galilée qui reprend la méthode grecque, définit la loi universelle de la chute des corps, il ne l’emprunte pas à une autre civilisation ni n’interdit à personne d’utiliser sa loi qu’il conçoit théoriquement en dehors de toute expérience : un kilo de plomb et un kilo de plume arrivent ensemble au sol s’ils tombent dans le vide, qu’il aurait été bien incapable de vérifier expérimentalement à l’époque.

Tout cela, nous le devons aux philosophes-scientifiques de Milet et Einstein, qui a bâti sa théorie de la relativité générale sur un coin de table, peut les saluer au passage.

«  L’universel imaginé par les Grecs ne se limite plus à une dimension séculière, serait-ce celle de l’Europe. La civilisation européenne a conçu l’universalité de la pensée théorique, de la science libre, des droits de l’Homme : démocratie, liberté et dignité de l’Homme ». (Jean-François Mattéi)

Débat :

Richard Beaud : les bâtisseurs aujourd’hui ne peuvent que s’extasier devant le génie des bâtisseurs grecs et avant ceux-ci, devant le génie des Egyptiens. Que l’on pense aux pyramides orientées en fonction des étoiles. Cela prouve de leur part une certaine connaissance du cosmos, et, plus profondément, l’existence chez eux d’une réflexion, d’une recherche et d’une interrogation sur la question du sens. C’est chez les égyptiens avant les Grecs que se trouve le début de la philosophie. Par ailleurs, les blocs de granit avec lesquelles ces pyramides sont construites, pesant chacun plusieurs tonnes prouvent de la part de ces constructeurs de profondes connaissances techniques. On le voit, dès le départ, réflexion, interrogation philosophique et technique sont liées.

Patrice Crossa-Raynaud : les anciens Egyptiens, en effet, maîtrisaient la technique de la construction. Au sujet des influences des constructions antiques sur les nôtres, j’ai eu connaissance d’une étude d’un architecte montrant que nos cathédrales gothiques ont des façades issues des temples grecs, le chevet étant des tentes judaïques.

Guy Darcourt : les Egyptiens du temps de Chéops qui ont su orienter et construire les pyramides ne connaissaient pas la roue ni la voûte en pierre.

Claude Nigoul : on pense généralement que notre époque a connu des progrès considérables par rapport aux temps anciens, alors que tout ce dont nous pouvons nous prévaloir, c’est d’une civilisation industrielle qui a amené des processus de rationalisation dans la fabrication mais que nous n’avons rien apporté en ce qui concerne la création. Au point de vue technique, serions-nous capables de faire mieux que Palmyre ?

Jean-François Demard : on a découvert, en Inde, des textes décrivant des opérations chirurgicales étonnantes, mais il s’agit essentiellement de techniques.

Richard Beaud : la science, au sens où vous l’avez définie, est inséparable de la technique qui en est issue : exemple : l’astrophysique.

Pierre Bourgeot : je ne suis pas sûr que la façon dont nous appréhendons la science soit comparable à celle de nos lointains ancêtres.

Pour conceptualiser, théoriser, modéliser quelque chose, le travail scientifique est achevé et le chercheur actuel vient piocher dans ces éléments. La technique les utilise. C’est seulement en mathématique que l’on joue encore avec les conceptions. Pour les autres disciplines, les progrès sont acquis grâce à la technique. C’est ce qui se passe actuellement au CERN de Genève. Grâce à cet instrument, on va peut-être aboutir à une nouvelle conceptualisation du modèle de l’Univers.

Pour l’instant, on a découvert ce que l’on avait conceptualisé. On a également réussi à rejoindre la comète Tchouri avec Rosetta, en conceptualisant mathématiquement son orbite.

Ange Amadéi : c’est par la main de l’homme que la relation physique au monde est passée par la mise en branle des cellules neuronales.

La création est ou bien d’essence divine ou elle ne l’est pas et dans ce cas, l’homme est un bricoleur de génie.

Guy Darcourt : il y a tout de même une énorme différence entre nos connaissances et celles des Grecs.

Claude Nigoul : il y a incontestablement des différences quantitatives considérables, mais pas tellement qualitativement. Nous vivons dans une surévaluation de nos progrès. La capacité de création des Grecs n’était pas inférieure à la nôtre.

Il n’y a pas opposition entre technique et science. La science alimente la technique mais l’inverse est également vrai.

Richard Beaud : il est vrai que la théorie scientifique a pris naissance dans la Grèce antique. Depuis cette époque, les observations se sont accumulées dans tous les domaines. Nous nous sommes donné des instruments d’analyse et d’observation du réel qui permettent des résultats extraordinaires dans tous les domaines. Mais ce sur quoi, je voudrais attirer l’attention, c’est que ces techniques qui permettent ces performances ne sont pas séparables de l’interrogation philosophique. Ce sont les Grecs qui nous le disent. Les quatre éléments dont parlent les présocratiques (l’air, l’eau, le feu et la terre), préparent la voie à Aristote qui s’interroge sur ce qui fait que les choses sont et sont ce qu’elles sont ; telle est sa question. Pour lui, ce qui fait qu’elles sont et sont ce qu’elles sont, c’est la substance, l’essence, l’être. Nous sommes, avec cela, au fondement de la pensée philosophique et nous voyons que philosophie et sciences sont absolument inséparables. C’est ce sur quoi, je veux attirer l’attention.

Patrice Crossa-Raynaud : et pourtant, au 19ème siècle, dans une illusion de toute-puissance de l’homme, certains ont imaginé le déterminisme qui voulait qu’à partir du moment où on connaissait parfaitement les causes premières, on pouvait en déduire toute la suite (le démon de Laplace). Il a fallu attendre Prigogine et une meilleure compréhension du second principe de la thermodynamique (l’entropie) pour comprendre que cela était une illusion, que la nature était indéterminée. On a ainsi retrouvé la fusion philosophie et science.

Richard Beaud : il ne faut pas séparer philosophie et science. On parle communément de philosophie des sciences car les deux procèdent d’une même démarche.

Tout autre est la démarche de la théologie dont la méthode et le point de vue sous lequel elle pose les questions relève d’une méthodologie différente dont nous pourrions parler un jour, si cela vous intéresse.

Pierre Bourgeot : on ne peut pas dire cela de la technique.

Patrice Crossa-Raynaud : lorsque Einstein a rédigé ses mémoires sur la relativité, il souhaitait que les techniques d’observation lui montrent qu’il avait tort, ce que des centaines de savants se sont efforcés de faire. Il y en a un qui y est arrivé : Hubble a montré que Einstein, pour prouver que l’Univers était immobile (création de Jehova) avait ajouté un facteur : la constante universelle. Or Hubble a montré que l’Univers était en déplacement perpétuel.

Pierre Bourgeot : actuellement certains voudraient y introduire une nouvelle constante qui permettrait de s’affranchir de la matière noire et de l’énergie sombre (Carlo Rovelli).

*********************************************************************

AU COEUR DU CONTINENT "MÉDITERRANÉE" LUCRECE FIT QUE LA POÉSIE PASSA DU MYTHE À LA LECTURE DES CHOSES

Maurice Lethurgez

Ma contribution portera sur deux points. En préambule je présenterai deux idées du poète Gabriel Audisio extraites de son œuvre en trois volumes intitulée « Jeunesse de la Méditerranée » publiée en 1935. Et en seconde instance, j’aborderai ce que Lucrèce, il y a un peu plus de deux mille ans, apporta « au cœur du continent “Méditerranée” » sur lequel régnait alors Rome.

Préambule :

Dans ce préambule je me dois d’éclairer l’expression « continent “Méditerranée” », dont l’impropriété géologique et géographique semble évidente. Voici donc ce qu’écrivait le poète Gabriel Audisio.

« Il ne fait pas de doute pour moi, que la Méditerranée soit un continent, non pas un lac intérieur, mais une espèce de continent liquide aux contours solidifiés. Déjà Duhamel dit qu’elle n’est pas une mer mais un pays. Je vais plus loin, je dis : une patrie. Et je spécifie que, pour les peuples de cette mer, il n’y a qu’une vraie patrie, cette mer elle-même, la Méditerranée. Et c’est pourquoi je dis : la patrie “méditerranée”, en redonnant à ce qualificatif la force centripète que “méditerranéenne” a complètement perdue. »

En fait les données de l’histoire, de l’archéologie, de l’anthropologie etc. ont montré que si une mer en principe sépare, la Méditerranée n’a fait que relier entre eux les peuples qui la bordaient. Elle ne les sépare pas, elle les relie.

Certes associer continent, pays et patrie à méditerranée peut nous faire sourciller alors que traditionnellement la méditerranée est définie comme un lac intérieur.

Le mot « continent » évoque la terre, la solidité géologique d’un immense espace, et celui de « pays » proposé par Georges Duhamel vient l’enrichir de nouvelles significations, celles d’un territoire immense habité par des communautés humaines, pour enfin dans la pensée de Gabriel Audisio atteindre à l’extension politique du mot « patrie » (j’allais presque écrire l’extension poétique).

La patrie c’est étymologiquement le « pays du père » c’est à dire de la « communauté politique à laquelle on appartient ou à laquelle on a le sentiment d’appartenir, le pays habité par cette communauté humaine ». (cf le Grand Robert). Ce « pays du père », d’où tous les peuples des «  contours solidifiés » de la Méditerranée sont “génétiquement” issus, constitue la « patrie “Méditerranée” » Cette patrie méditerranée n’est-elle pas le lieu de naissance d’une Civilisation que l’on définit comme « ensemble de phénomènes sociaux à caractères religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques, communs à une grande société ou à un groupe de sociétés » ? cf Grand Robert). N’est-ce pas de cela dont nous avons envisagé de parler, de tout ce qui nous est commun en ce « pays du père » que constitue la « Méditerranée » ?

Une autre expression peut nous interpeller dans la pensée de Gabriel Audisio c’est celle de «  force centripète » cette force qui va vers le centre et donc qui concentre, cette force qu’il associe à « patrie méditerranée » et oppose à « patrie méditerranéenne » qu’il connote de ce fait de « force centrifuge » c’est à dire de force qui nous éloigne du centre et vise à la dispersion.

La pensée de l’Académie européenne interdisciplinaire des sciences ne vise-t-elle pas à favoriser les forces centripètes plutôt que les forces centrifuges dans cette réflexion sur la Méditerranée ?

Par ailleurs, je me permettrai d’ajouter une autre réflexion prise à Gabriel Audisio quand il nous dit : que la Méditerranée ne connut jamais «  les navigations hauturières dans l’abrutissement des solitudes et des espaces infinis, (…) mais les courtes traversées de port à port, de terre à île.  » et il ajoute « Notre mer, la Méditerranée, c’est la grande trésorière du cabotage. Elle est celle qui noue à la gorge des pays les perles baroques des itinéraires côtiers. »

Ne pensez-vous pas que cette idée de cabotage est conforme à l’esprit qui nous anime sur le thème de la Méditerranée où par la diversité des escales réflexives notre projet ne s’apparente-t-il pas à un cabotage intellectuel ?

Ce préambule peut susciter à lui seul un certain nombre de questions aussi je n’irai pas plus loin, me préoccupant surtout d’approcher le thème central de ma contribution afin de témoigner que par son œuvre poétique : « De natura rerum » que l’on traduit « De la nature des choses » ou « De la nature », cet épicurien, (poète-philosophe et homme de sciences tout à la fois), il y a un peu plus de 2000 ans fit passer la poésie du mythe et de la superstition à ce que le Professeur émérite Claude Gaudin intitula la « lecture des choses » dans son livre « Lucrèce. La lecture des choses » (publié en 1999 aux éditions Encre marine).

Une approche de la pensée philosophique de LUCRECE à travers son poème « De la nature des choses » :

Le professeur émérite de l’université de Nice Sophia Antipolis Jean Marie Lévy-Leblond, physicien épistémologue dans un article de Philosophie Magazine N° 46 de Févier 2011 écrivait que dans le De natura rerum de Lucrèce se trouvaient de « remarquables prémonitions » et que « Rien n’est plus troublant pour un physicien que la lecture de natura rerum » et il ajoutait : « Ce texte fait vaciller en permanence le scientifique d’aujourd’hui entre le sentiment de familiarité (j’y reconnais une partie de nos idées sur la matière, l’espace, l’infini...) et celui de l’étrangeté (mais sa façon de penser n’a rien à voir avec nos représentations théoriques modernes) Le paradoxe est que les conceptions lucréciennes (et celles des atomistes de l’Antiquité grecque, dont il reprend les idées) témoignent d’intuitions profondes et de prémonitions remarquables, tout en reposant sur des arguments désormais irrecevables.(...) Ainsi Lucrèce, du point de vue de la science moderne, a souvent raison... Pour de mauvaises raisons !  »

Allons maintenant à la rencontre du « De natura rerum » de Lucrèce.

Lucrèce serait né à Rome autour de 98 av. JC et serait mort en 55 av JC. C’est un contemporain de Pompée, César et Cicéron. On sait très peu de choses de sa vie. Ce que l’on sait c’est qu’il étudia l’histoire, les sciences et la philosophie et qu’il s’est particulièrement familiarisé avec la pensée de trois philosophes grecs : Empédocle (5ème siècle av. JC), Démocrite (4ème siècle av. JC), Épicure (3ème siècle av. JC).

Lucrèce ne se pose pas en fondateur de doctrine. Il témoigne simplement de ses dettes intellectuelles replaçant son discours dans une tradition qui remonte aux premiers penseurs grecs comme Anaxagore, Empédocle. Il convoque même Homère. Toutefois il va réussir le tour de force de mettre la poésie au service de la philosophie et son texte est le premier de ce genre dans l’histoire de la pensée.

Épicure n’aimait pas la poésie, Platon lui-même la condamnait. Tout cela parce qu’au départ Logos et Muthos se confondaient dans la parole poétique qui prévalait avant que le discours philosophique ne prenne le dessus. Lucrèce, en philosophe, va transgresser le tabou. Il va, en poète-philosophe, être l’initiateur latin du renouvellement des cosmogonies grecques visant à faire sortir ses lecteurs de l’emprise de ce qu’il appelait « superstitions ».

Lucrèce reconnaît toutefois que « ces vérités obscures découvertes par les Grecs, sont malaisées à mettre en lumière dans la poésie latine ; d’autant plus ajoute-t-il, qu’il me faudra souvent essayer de termes nouveaux, à cause de l’indigence de la langue latine et de la nouveauté des pensées. » C’est pourquoi si traduire c’est passer d’une langue à une autre cela nécessite à la fois de traquer le sens que recouvrent les mots mais aussi le sens qui s’exprime et se devine entre les mots. Traduire c’est allier Savoir et Sagesse dans le tissage d’un verbe qui ne trahisse pas l’idée.

Lucrèce vécut donc en philosophe épicurien à contre-courant des valeurs morales et religieuses ainsi que de la mentalité romaine dominante plus proche alors du stoïcisme. Il était de ceux qui soutenaient que les dieux n’existent pas ou que, s’ils existent, ils nous sont indifférents. C’est ainsi qu’au Chant I verset 6 il dénonce ce qu’il appelle " le poids de la superstition  » accordant à celui qu’il appelle le « Grec », c’est à dire à Épicure la primeur de cette dénonciation :

"Partout sur la terre, le genre humain gisait honteusement, écrasé sous le poids de la superstition, monstre dont la tête apparaissait dans les régions célestes et dont l’affreux regard terrifiait d’en haut les mortels. Un Grec le vit : et le premier parmi les humains il osa lever la tête contre le monstre des regards assurés et lui tenir tête. »

Par son œuvre Lucrèce va appeler les hommes de son temps à entendre « le cri de la nature » : « Ô misère de l’esprit humain ! Ô aveuglement des cœurs ! Dans quelles ténèbres, dans quels périls ne passons-nous pas cet instant de vie qui nous est donné ! Eh quoi ! N’entendez-vous pas le cri de la nature ? » (Chant II 2ème verset)

En philosophe intègre il rend à Épicure ce qu’il doit à Épicure. C’est ainsi que quatre des six livres ou chants qui composent son « De natura rerum » s’ouvrent par un éloge à Épicure. En voici un exemple (chant III verset 1) :

« Ô toi qui le premier, du sein des ténèbres les plus profondes, sus élever la lumière éclatante qui fait briller à nos yeux les biens de la vie ; sois mon guide, ô gloire de la nation grecque ! Je marche en posant mes pieds dans les traces de tes pas ...  » Et il ajoute au début du Chant III que «  Aussitôt que la doctrine issue de ton divin génie annonce à nos esprits les lois de la nature, les terreurs de l’imagination se dissipent, les voûtes du monde s’entrouvrent ; je vois dans l’espace infini, la nature à l’œuvre. »

Ce passage où Lucrèce parle des effets produits par la doctrine d’Épicure mérite qu’on s’y arrête.

En premier lieu arrêtons-nous sur la notion de «  lois de la nature  ». Que signifie cette notion pour le poète-philosophe Lucrèce et pour tous ceux qui ont écouté l’annonce d’Épicure ? Ces « lois de la nature » ne sont certes pas encore les lois qui expriment la compréhension rationnelle des faits observés à un niveau d’observation donné d’où sont extraits les rapports nécessaires et constants entre les phénomènes physiques observés ou entre les constituants d’un ensemble. Ce qu’il définit sous le terme de « lois de la nature » ce sont les principes au cœur des choses, principes qui agissent en dehors de toute intervention des dieux.

Pour ceux, qui adhèrent à ces principes, nous dit Lucrèce « les terreurs de l’imagination » se sont dissipées. C’est à dire qu’ont disparu ces sentiments d’impuissance et d’angoisse des hommes confrontés aux phénomènes et aux forces terrifiantes de la nature qui les avaient conduits jusque-là à leur donner des figurations anthropomorphiques et à ne les concevoir que relevant du bon vouloir des dieux.

Ces « terreurs de l’imagination » dissipées, nous dit le poète, « les voûtes du monde s’entrouvrent ». Cette métaphore des « voûtes du monde » est ici extrêmement significative de la conception que le poète se fait du monde qui, par le recours au mot voûte définit le monde comme étant une construction dont la connaissance ne peut se concevoir que progressivement par la mise en évidence des « lois de la nature » qui la constituent. Car ces voûtes n’ont fait que s’entrouvrir et la lumière de la raison est venue petit à petit libérer l’imagination des ténèbres initiales où cette dernière développait ses figurations anthropomorphiques. Et il ajoute un peu plus loin « ... voici le principe par où nous débuterons : “Jamais rien n’est produit de rien par un acte de divinité (…) Car si quelque chose se formait de rien, toute espèce d’êtres pourrait naître indifféremment de tous les corps sans germes particuliers. »

Et c’est alors qu’éclate le « je » du poète-philosophe, lequel par ces « voûtes du monde » entrouvertes dit « je vois dans l’espace infini, la nature à l’œuvre ». Si, en tant que philosophe, Lucrèce sait ce qu’il doit à Épictète, par ce « je », le poète dit que lui est le seul à y voir « la nature à l’œuvre » sous-entendu telle qu’il va la montrer.

L’espace pour lui est infini. Il le développait déjà au Chant I « L’univers (...) n’est limité en aucun sens : car il faudrait qu’il eût une extrémité ; or pour qu’un objet ait une extrémité, il faut, ce semble, qu’il y ait hors de lui quelque chose qui le termine et d’où l’on puisse voir l’endroit au-delà duquel nos sens ne peuvent plus le suivre. Comme il faut avouer qu’il n’y a rien en dehors du tout, il n’y a pas d’extrémité : il est donc dépourvu de limites et de mesure : et peu importe dans quelle région de l’univers tu te places : car quel que soit le poste occupé par l’observateur, l’infini s’étend également dans tous les sens. »

Il ajoute un peu plus loin : « D’ailleurs, si l’univers se trouvait enfermé dans un espace limité de toutes parts, s’il avait des bornes, toute la matière disponible, entraînée par le poids de ses atomes solides, se serait précipitée déjà de toutes part vers le fond ; rien ne pourrait plus s’accomplir sous la voûte du ciel ; il n’y aurait même plus de ciel ni de lumière du soleil : car toute la matière, se déposant depuis l’immensité des temps, demeurerait amoncelée dans l’inertie. Au contraire, nous voyons que les atomes n’ont aucun repos, parce qu’il n’y a pas de dernier fond où ils puissent s’amasser et se fixer. De toutes parts, les choses s’accomplissent sans trêve, et les atomes de la matière, précipités du sein de l’infini, affluent éternellement. »

Abordons cette notion d’atome qui est centrale au cœur de son œuvre. Il pose au Chant II que « Les atomes sont donc toujours agités : car souviens-toi, écrit-il, que dans l’univers il n’y a pas de fond ni de lieu où ils puissent se fixer, l’espace étant sans mesure et sans limite, infini dans tous les sens. »

S’appuyant sur le spectacle que nous offre « un rayon de soleil (qui)se glisse dans une chambre ténébreuse » il va essayer de montrer ce qu’il imagine être le mouvement infini des atomes. Il invite le lecteur à regarder ces « mille corpuscules (qui) s’agitent en tumulte dans le vide au sein des rayons de la lumière. Ils semblent engagés dans une guerre sans fin : ils se livrent des combats et des assauts, chargeant troupe contre troupe : point de repos : sans cesse ils se divisent et se rallient. D’après cette image tu peux te représenter l’agitation sans trêve des éléments de la matière dans le vide infini. Un petit fait peut nous donner, au moins par analogie, l’idée des plus grands et nous mettre sur la trace de la vérité. Ces corpuscules, qui s’agitent dans les rayons du soleil, méritent d’autant plus ton attention, que leur agitation trahit le secret des mouvements invisibles des atomes. »

Mais qu’est-ce que la nature pour Lucrèce qu’il voit à l’œuvre dans l’espace infini ? Si initialement le mot « nature » renvoie à l’ensemble des êtres créés, à l’univers, chez Lucrèce la nature correspond à l’idée qu’en tout ce qui existe est un même principe qui se produit ou du moins se détermine lui-même en tout ou partie, sans avoir besoin d’une cause étrangère, c’est donc le principe créateur qui est en toute chose.

Au Chant I il écrit : « tout ne peut naître de tout, parce que chaque corps possède en soi des vertus distinctives. » et quelques pages plus loin il ajoute « La nature agit donc au moyen de corps imperceptibles » et au verset suivant il pose que « tout n’est pas matière condensée et continue en tous sens ; les corps sont mêlés de vide » ; « Ainsi donc, précise-t-il, l’espace impalpable, le vide, le lieu inoccupé existe réellement. Autrement, les corps seraient incapables de mouvement car la résistance, la vertu de faire obstacle, qui est le propre de la matière, se trouverait partout et toujours : rien donc ne pourrait se déplacer, puisque rien ne commencerait à céder la place. »

En adepte de la pensée d’Épicure, et dans le prolongement de la doctrine « matérialiste » de Démocrite pour lequel la nature est composée d’atomes dont les mouvements sont régis par des lois mécanistes, Lucrèce va donner à ce matérialisme un statut philosophique en définissant ces « corps premiers de la matière » « ces corps imperceptibles » comme étant des « principes » et donc en les définissant comme étant « les raisons des choses ». Lucrèce s’il reconnaît que l’atome est matériel, il ne réduit pas la matière à ce qu’on voit et qu’on touche. Il ne confond pas la matière avec les choses.

Ce rationalisme le conduisant à montrer que dans le Tout de l’univers, les principes de la production des choses sont les choses elles-mêmes. Il transmet le plus fidèlement possible la doctrine d’Épicure mais admirant Homère et surtout Empédocle il invoque dès le premier vers de son œuvre « Vénus » qu’il associe plus loin à « Mars » (Chant I extraits des versets 1, 3 et 4).

« Mère du peuple romain, douce Vénus, ô toi qui fais les délices des hommes et des dieux, qui répand la vie (…) c’est par toi que tout être vivant est conçu et appelé à voir la lumière du soleil. » (Verset 1)

« Puisque aussi tu gouvernes seule la nature, que sans toi rien ne paraît à la divine lumière du jour, (…) je voudrais qu’on sentît ta présence dans les vers que j’essaye de composer sur les lois de la nature. » (Verset 3)

« Que grâce à toi, les sauvages fureurs de la guerre s’assoupissent un moment ; (…) Mars le dieu des armes, vient souvent, le cœur blessé d’un éternel amour reposer sa tête sur tes genoux ». (Verset 4)

En invoquant « Vénus » et « Mars » il semble se couler dans le moule traditionnel des invocations poétiques et religieuses de son temps mais philosophiquement, s’il affirme sa filiation par exemple avec la pensée d’Empédocle (vision cosmologique dominante de l’époque) c’est pour mieux la critiquer.

En effet de la vision cosmologique d’Empédocle, Lucrèce retient la notion d’éléments constitutifs des corps, alors même qu’il critiquera la conception d’Empédocle qui pose que l’unité du multiple tient à la permanence des quatre éléments de base : l’eau, l’air, le feu et la terre auxquels ce dernier a donné symboliquement des noms de divinités (Zeus pour l’air, Héra pour la terre, Adoneus pour le feu et Nestis pour l’eau).

Lucrèce retient aussi de lui qu’il y a, à la base de toute chose, une quantité constante de matière, sans augmentation ni perdition d’aucune sorte, ce qui aurait pu lui permettre de dire avant Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Sur ce point Empédocle, pour se faire comprendre, eut recours à la comparaison du peintre qui, à partir de très peu de couleurs fondamentales, produit toutes les images qu’il veut.

Et Lucrèce retient aussi le principe de ces deux grandes forces, principe imaginé par Empédocle pour que ces quatre éléments se compénètrent et se séparent et se retrouvent sans fin, ces deux grandes forces à jamais antagonistes et complémentaires que sont pour Empédocle : l’Amour et la Haine symbolisées au début du poème de Lucrèce par « Vénus » et « Mars » comme principes de composition et de décomposition, principes d’attraction et de répulsion que met en œuvre la nature entre les éléments c’est-à-dire les atomes définis comme « principes » composant le Tout de l’univers.

Mais si selon Lucrèce il y a quelque chose à retenir dans la pensée d’Empédocle il va montrer en quoi au Chant I « (...) ce grand homme s’est trompé », ainsi que les autres sages (…) génies inférieurs à lui par tant de côtés » car à ses yeux « quand ils ont abordé les principes constitutifs des corps, tout leur savoir est tombé en ruines ». Lucrèce développe ainsi un à un ses arguments :

« Ils admettent le mouvement, tout en supprimant le vide (…) et en ne l’ « admettant pas (...) dans la substance des choses ; (…) Ils ne posent pas de limites à la division des corps, nul terme où s’arrête la destruction ; (...) il n’y a pas pour eux, de dernier degré de petitesse ; (…) ils posent pour principes des corps une matière sans solidité ; (…) il s’en suit que tout l’univers devra retomber dans le néant et que la multitude des êtres devra renaître de rien pour refleurir ; (…) Enfin si tout est formé de quatre éléments, et si tout va s’y résoudre ; pourquoi verrait-on là le principe des corps plutôt que dans les corps le principe de ces substances ? ».

Question essentielle que celle que pose Lucrèce : Pourquoi verrait-on dans ces quatre éléments le principe des choses plutôt que dans les corps le principe de ces substances ?

S’adressant au début du Chant I à Memmius, le disciple en quelque sorte, c’est-à-dire le futur lecteur à qui il destine son livre, il lui dit : « j’entreprends de t’expliquer les vérités les plus hautes sur le ciel et sur les dieux ; je te montrerai les éléments de l’univers ; de quels principes la nature forme les corps, les accroît et les entretient ; à quoi elle les ramène par la dissolution quand ils ont péri. Ce sont ces principes que, dans nos leçons, nous appelons matière ou principes générateurs des corps, quelquefois semences des corps ; nous leur donnons aussi le nom de corps premiers, parce qu’ils sont les premiers éléments de toutes choses. »

Si Lucrèce poète latin s’inquiète de la difficulté de traduire la pensée (et pas seulement les mots) des Grecs, c’est que les mots sont pour lui comme « des corps avec leurs constituants phoniques qui recèlent plus de significations possibles que le groupement de syllabes toujours soumis à des contraintes arbitraires » écrit le professeur Claude Gaudin dans son livre « Lucrèce. La lecture des choses » Lucrèce aura donc recours, à propos de la singularité des choses, à l’analogie. Il nous invitera à penser que « cette singularité des choses est produite par la variation combinatoire entre des éléments communs ou identiques et il avance qu’il en est ainsi dans les choses comme dans les mots du langage, diffèrent des lettres identiques puisque l’alphabet compte un nombre restreint de lettres. C’est à ses yeux, dans la matière des noms, dans l’arrangement intime de leurs éléments que se trouve l’origine de leurs différentes significations. »

C’est ainsi que le professeur émérite Jean Marie Lévy-Leblond physicien épistémologue dans l’article précédemment cité, reconnaît que « la comparaison des atomes avec les lettres est une métaphore fondatrice de l’argumentation lucrécienne : les combinaisons infiniment variées des atomes permettent la constitution de matériaux naturels, tout comme, les combinaisons alphabétiques permettent l’expression écrite des mots (…) La persistance de cette analogie au cœur de la pensée scientifique jusqu’à nos jours (du grand livre de la Nature de Galilée au code génétique ) montre le caractère essentiel de ce texte dans notre culture. »

Lucrèce va reprendre à son maître Épicure la notion de « clinamen », par laquelle selon Épicure les atomes chutent éternellement dans un vide infini, en raison de leur poids et sans jamais rencontrer de résistance et leur nombre infini dans cet espace sans orientation absolue les amène à se rencontrer de façon hasardeuse et toutes ces rencontres sont à l’origine des mondes multiples.

Lucrèce s’il reprend cette notion de « clinamen » il substitue comme agent des rencontres, à la notion de hasard principe externe aux atomes, le principe de la « déclinaison » qu’il conçoit interne aux atomes. En effet, au Chant II il montre que si les atomes ne faisaient que tomber en ligne droite comme le dit Épicure « à la manière de goutte de pluie, nulle rencontre, nul choc n’aurait pu se produire ; et la nature n’aurait jamais été enfantée » Lucrèce émet donc l’hypothèse que les atomes ont en eux cette possibilité qui leur est propre de s’écarter de la verticale qu’il appelle « déclinaison » laquelle propriété leur donne la possibilité de « mouvement qui rompt la chaîne de la fatalité, de façon que les causes ne forment pas une succession sans fin ». Et il se demande si ce n’est pas de cette déclinaison qu’est née « sur la terre cette liberté dont jouissent les êtres animés »

Alors il s’interroge « D’où vient cette puissance affranchie du destin, grâce à laquelle chacun de nous va où sa volonté le conduit ? (…) sans aucun doute, ajoute-t-il, notre volonté est le principe de nos actes (…) Tu ne peux nier, dit-il à Memmius le lecteur disciple, qu’il existe aussi dans les corps premiers une cause indépendante des chocs et de la pesanteur, et à laquelle nous devons cette faculté innée : car nous voyons que rien ne peut venir de rien »

Dans la pensée de Lucrèce nous pouvons dire que le principe d’indétermination à l’œuvre dans la nature s’il rend possible toutes les évolutions imprévisibles, garantit en même temps la liberté des mouvements des êtres vivants. On peut donc dire que la vision du monde de Lucrèce jusque dans ses constituants les plus élémentaires est non déterministe au sens de fatum, de destin. Sa vision proclame que la liberté règne dans l’univers, ce qui suppose qu’entre le monde animal et le monde humain existe une différence de degré et non de nature et que le libre arbitre est au cœur de l’humain.

Lucrèce exprime au Chant I sa crainte que Memmius « déconcerté par les fictions des poètes » se sépare de son propre enseignement à savoir : « qu’un terme certain est assigné aux misères des hommes », la mort dont il ne dit pas le mot, mais dont il l’assure que fort de cela il pourrait tenir tête à des poètes comme Ennius qui « Proclame encore (…) qu’il existe une vaste demeure de l’Achéron, où il ne reste plus de nous ni âmes ni corps, mais certains fantômes d’une pâleur étrange. » « Et quoi ? Précise-t-il pour s’opposer à ce qu’il appelle « simulacre », il ne tiendrait qu’à moi d’évoquer à tes yeux mille fantômes capables de bouleverser la conduite de ta vie ... » C’est pourquoi Lucrèce s’écrira de nouveau au Chant III qu’il « faut chasser sans ménagement ces terreurs qu’inspirent l’Achéron : c’est elles qui empoisonnent toute la vie humaine (…) noircissant tout des couleurs de la mort. »

En fait nous dit-il au Chant I « C’est qu’on ignore la nature de l’âme. Naît-elle avec le corps, ou bien y est-elle introduite au moment de la naissance ? Périt-elle avec nous, dissipée par la mort, ou va-t-elle enfin, par l’ordre d’un dieu, dans le corps d’autres animaux, ainsi que l’a chanté Emnius ? ... » Cette question à ses yeux mérite donc comme les autres qu’on y réfléchisse et qu’il ne suffit donc pas ajoute-t-il au Chant I que « nous rendions un compte satisfaisant de tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes, des révolutions du soleil et de la lune, et de la nécessité par laquelle chaque chose s’accomplit sur la terre : il faut surtout examiner d’un regard pénétrant les principes qui font subsister l’âme et l’esprit ; quels sont les objets qui se présentent à nous dans l’état de veille et nous épouvantent quand nous sommes troublés par la maladie ou ensevelis dans le sommeil ; comment enfin nous croyons voir et entendre près de nous ceux qui ne sont plus et dont la terre possède les os. »

Ce qui signifie que sur tous les objets « qui se présentent à nous » dans l’état de veille ou de sommeil qu’il s’agisse des pensées, des rêves, des émotions, des sensations, des simulacres des choses que nous imaginons, c’est le même regard de la raison qu’il importe de porter. Car pour un épicurien, le point de départ se trouve dans les sensations que nous procurent les sens. Et c’est à partir des sensations que se manifeste le sens. « L’impression vécue a déjà un statut conceptuel » écrit le professeur Gaudin. C’est à partir du « sensible » produit par la sensation qu’émerge le sens. Nous touchons là à la production du sens sous son double aspect : la sensation et le concept.

En affirmant que les éléments ultimes de la nature sont des atomes matériels et que ceux-ci doivent être considérés comme « les principes » de la réalité des choses, Lucrèce développe un véritable discours philosophique. Ayant emprunté l’hypothèse des atomes à Démocrite cela lui permettra, comme le fit Épicure pour ce qui concerne les dieux, de « forcer, écrit-il au Chant I, les barrières jalouses qui ferment le temple de la nature ». Il explique donc l’ordre des choses de ce monde par ces principes et donc la nature de l’homme, c’est à dire ce qu’il faut entendre par son âme et sa pensée. Il explique l’esprit par la matière qui lui serait ontologiquement hétérogène. Il fait « des atomes matériels les principes multiples d’intelligibilité » selon le professeur Gaudin.

De fait, Lucrèce s’oppose à toute métaphysique. C’est du groupement de certains atomes eux-mêmes insensibles que naîtra la diversité des sensations. Il s’oppose en ceci au vitalisme, cette doctrine qui au sens large admet que les phénomènes de la vie possèdent des caractères sui-generis par lesquels ils diffèrent radicalement des phénomènes physiques et chimiques et manifestent ainsi la présence d’une « force vitale » irréductible aux forces de la nature inertes. (Dictionnaire de Philosophie Lalande).

Il nous faut bien conclure ce qui ne peut être qu’un effleurage de l’œuvre de Lucrèce, lequel il y a plus de 2000 ans assumait une confiance totale dans une explication du monde par la science. Par ailleurs il s’opposait dans le prolongement d’Épicure à toute superstition et posait cette prise de position comme principe de base de ce que l’on pourrait appeler un rationalisme militant qui préfigure d’ailleurs le mouvement de l’Aufklärung, le mouvement des Lumières.

En effet au XVIIIème siècle, Lucrèce fut plus vivant que jamais. Il incarnait alors un matérialisme rebelle à toute finalité mais il divisait les penseurs des Lumières. Diderot s’inspira de son poème scientifique pour son « Rêve de d’Alembert », même s’il contestait sa théorie des atomes alors que Voltaire, attaché à la notion de l’Être suprême, ce grand horloger du monde, est anti Lucrèce. Depuis toujours Lucrèce a ses « pour » et ses « contre ». Le poète Francis Ponge en 1942 déclarait vouloir écrire avec le « Parti pris des choses » une sorte de « De natura rerum ». Raymond Queneau fit de même avec sa « Petite cosmogonie portative » en 1950. Et le mouvement dit « L’Oulipo » joua à imposer des contraintes au langage pour créer de nouvelles possibilités de sens. Les Oulipiens se réfèrent d’ailleurs au « clinamen » comme principe de déviation, pour introduire un jeu dans les mécanismes du langage.

Comme vous le voyez, vingt siècles après sa naissance la philosophie de Lucrèce brille toujours de sa paradoxale lumière tirée des ténèbres du monde et se dresse comme un phare sur les bords du continent Méditerranée projetant ses lumières qui furent les prolégomènes de ce qui allait être et devenir le rationalisme militant au cœur de notre Civilisation.

Claude Nigoul : dans cet exposé, je retiendrai cette prémonition étonnante de ce qui sera affirmé bien plus tard. Il y manquait évidemment la dimension du temps.

Un autre aspect montre que la Méditerranée ne subsiste que par une construction de l’esprit.

J’ai été particulièrement frappé par le fait que cette conception d’une réalité méditerranéenne, ce « continent méditerranée », liquide bordé de solide, il n’y a que nous qui parlons de Méditerranée, en premier lieu les Français, depuis en gros 150 ans. C’est donc une construction de l’esprit, un mythe créateur.

Richard Beaud : c’est effectivement surtout en France qu’il y a un discours sur la Méditerranée, d’un lieu à partir duquel les rencontres se sont faites. On notera l’importance de la Grèce qui rencontre tout le monde sémitique, surtout à Alexandrie qui est le lieu fondateur d’une pensée nouvelle. C’est là que la Bible a été traduite en grec ; c’est là où Platon, avec l’assomption d’une philosophie préexistante, fait une reformulation.

Plus proche de nous, cette philosophie grecque s’est répandue vers l’Espagne où elle a donné naissance à une vision de l’Homme et du monde absolument nouvelle, avec la conception de l’intellectuel agent d’Averoes. Alors, dans notre Occident, il y a en chaque homme une forme profonde qui détermine son identité. Il y a donc rencontre entre l’homme des deux côtés de la Méditerranée et en même temps une confrontation qui est à la base de toute notre pensée moderne.

Il est vrai que c’est en France que l’on tient ce discours.

Claude Nigoul : je suis entièrement d’accord avec ce que vous dites et c’est pourquoi j’étais d’accord lorsque vous avez suggéré de traiter du monothéisme. Il y a quelque part une réalité spécifique au monde méditerranéen qu’a enfanté ce qui est le squelette de la civilisation. Il y a là une sorte de mystère.

*********************************************************************

A PROPOS DU MONOTHÉISME

Richard Beaud

Introduction.

Le thème du monothéisme constitue un vaste sujet. Une étude sérieuse demanderait une lecture patiente des traditions bibliques qui se croisent, se recroisent et subissent des interprétations successives qu’il faudrait isoler afin de comprendre comment, lentement, s’est imposée cette vision à la conscience humaine. C’est la Bible qui constitue l’ensemble des documents de référence. Celle-ci, dans sa forme actuelle, remonte, pour l’Ancien Testament à la période postexilique (c’est-à-dire après 538 avant JC.). On va même jusqu’à dire que le texte de la Bible que nous pouvons lire aujourd’hui en hébreu remonte à l’époque hellénistique, c’est-à-dire aux 3ème et 2ème siècles avant notre ère.

— Qu’entend-on par monothéisme ? La réponse à cette question permet d’éliminer comme y appartenant, la doctrine du roi égyptien Akhénaton (1372-1354), de la 18ème dynastie, qui après avoir éliminé toutes les représentations traditionnelles du divin dans l’Egypte ancienne, n’a gardé que le disque solaire qui se dit itn en égyptien (Aton). Le nom d’Akhénaton signifie « celui qui est agréable à Aton » ou bien « Brillance d’Aton ». La réforme religieuse qu’il a introduite n’est pas un monothéisme car, avec le nom d’Aton, ce pharaon a gardé la vision traditionnelle du divin, couche qui plane au-dessus du monde et prend diverses formes représentées par de nombreuses divinités. Cette vision consistant en une couche unique du divin au-dessus du monde des hommes, est appelée hénothéisme. Akhénaton, comme ses prédécesseurs, est un hénothéiste.

— Le monothéisme est basé sur un acte de foi en l’existence d’un Dieu qui, de ce fait, ne peut être qu’unique. Il n’y a qu’un seul et unique Dieu. Celui-ci est perçu comme étant une personne qui est engagée dans l’histoire humaine. De cette histoire, c’est l’homme lui-même avec ce Dieu postulé, qui en sont les acteurs. Ainsi, l’histoire et le temps ne sont pas cycliques alors que c’est le cas dans les mythes. Il n’y a pas de retour du même. Dans le monothéisme, il est insisté sur la responsabilité et la liberté de l’homme. Dans ce contexte, la parole tient une place centrale. Dieu parle. Cela veut dire que la Parole qui est le propre de l’homme, ouvre à l’homme un espace qui le dépasse toujours et dans lequel il est entraîné inexorablement. C’est ainsi que l’homme se donne d’être et qu’il n’a jamais fini de le faire. Du fait qu’il y a parole dans ce contexte de reprise constante, il y a postulation d’un Quelqu’un. C’est sur cette base philosophique, qu’à l’insu de l’intention de leurs auteurs, ont été élaborés les textes bibliques. Ainsi, ce que l’on nomme la foi, c’est la postulation de l’existence de ce Quelqu’un avec lequel l’homme fait son histoire. L’homme est engagé complètement dans cette histoire ; il s’y réinvestit sans cesse.

Ce que j’aimerais mettre en lumière, c’est comment ce monothéisme s’est frayé un chemin. Monothéisme et histoire sont absolument inséparables. Pour le montrer, je pars de l’état actuel de la recherche biblique. Ces textes sont constitués de traditions qui demandent à être lues à différents niveaux :
 elles parlent
— des grands ancêtres d’Israël (Abraham, Isaac, Jacob) situés vers 2000- 1700 avant JC. ;
— de la présence d’Israël en Egypte, puis de sa sortie de ce pays, jusqu’à la prise de possession du pays de Canaan (vers 1200 avant JC.) ;
— de la période des Juges (1200- 1000), puis de la royauté (1000-587) ;
 dans ce contexte, il est question des prophètes, puis de l’exil à Babylone (587) ; le retour (538).

Toutes ces traditions sont les véhicules des grands faits historiques qui se sont déroulés au Moyen-Orient, entre 2000 avant Jésus-Christ et le IIIème siècle avant notre ère ; mais en même temps, elles sont un remaniement théologique datant du 3ème siècle avant JC., au profit du monothéisme qui est découvert (postulé) à ce moment-là. Ces textes qui ont commencé d’être mis par écrit à cette époque, nous permettent de nous faire une idée du cheminement parcouru durant ces 2000 ans d’histoire. Abraham, dans la mesure où il est un personnage historique, n’était pas monothéiste ; Isaac n’était pas monothéiste ; Moïse n’était pas monothéiste. Tous, dans la mesure où ils ont existé, ont été ‘’monothéisés’’ autour du 3ème siècle avant notre ère. L’histoire est lue, relue et écrite au profit d’Israël et de son Dieu, Yahvé. Israël se perçoit comme étant choisi par Dieu qui, pour ce peuple, est le Dieu unique. Quelles sont les étapes de cette ‘’monothéisation’’ ? Je vais en distinguer trois :
(1) les premières divinités ;
(2) la période de l’exil (587-538) ;
(3) le monothéisme découvert pendant l’exil.

A la lecture des textes bibliques, il faut toujours avoir présent à l’esprit que ces traditions, bien que dans l’histoire, n’ont pas pour but de faire de l’histoire. Elles visent un but théologique. (Bien que les auteurs de ces textes pensent dire ce qui fut et ce qui est).

1 — Les Premières divinités.

— Dans le croissant fertile, au début du 3ème millénaire, les diverses populations qui y vivaient s’étaient mises sous la protection de divinités qu’elles s’étaient choisies. Israël avec son Dieu Yahvé ne fait pas exception. Dans la haute vallée du Tigre, un groupe de sémites choisit une divinité du nom d’ Assur vers 2050 avant JC. ; ses adeptes seront nommés les Assyriens . Ils sont unis à leur divinité protectrice par un pacte selon lequel celle-ci s’engage à les protéger dans la mesure où ils lui sont fidèles. Idem chez les Babyloniens qui se sont mis sous la protection de Marduk . Ces divinités sont des divinités nationales. On sait qu’en Egypte, avant la réunification du pays sous la 1ère dynastie, chaque cité s’était mise sous la protection d’une divinité. C’est cette situation qui est appelé le polythéisme . Chaque cité avait son dieu ; elle lui est liée par un culte.

— La Bible fait état d’une situation semblable pour Canaan-Israël. On arrive à le voir en analysant les traditions postexiliques qui situent le contenu d’une réflexion exilique et postexilique aux époques antérieures. A côté du dieu Yahvé, devenu tardivement dieu national, il existe, aux époques antérieures, d’autres divinités. On pourrait citer de nombreux textes. Parmi ceux-ci, le texte concernant l’origine des Samaritains dans le Deuxième Livre des Rois, en 2 R 17, 24-41, montre visiblement la coexistence de Yahvé avec de nombreuses autres divinités. La citation suivante, extraite de ce passage, le montre clairement :

« Les gens de Babylone avaient fait un Sukkot-Benot, les gens de Kuta un Nergal, les gens de Hamat un Ashima, les Avvites un Nibhas et un Tartaq, et les Sepharvites brûlaientleurs enfants au feu en l’honneur d’Adrammélek et d’Anammék, dieux de Sepharvayin. Ils révéraient aussi Yahvé et ils se firent, en les prenant parmi eux, des prêtres des hauts lieux, qui officiaient pour eux dans les temples des hauts lieux. Ils révéraient Yahvé et ils servaient leurs dieux, selon les rites des nations d’où ils avaient été déportés. Encore aujourd’hui, ils suivent les anciens rites Ils ne révéraient pas Yahvé et ils ne se conformaient pas à ses règles et à ses rites, à la loi et aux commandements que Yahvé avait prescrit aux enfants de Jacob, à qui il avait imposé le nom d’Israël » (2 R 17, 30-34).

Ce texte, à partir du verset 34 b, montre la lutte pour l’exclusivité de Yahvé. Ceci relève visiblement du travail des théologiens de l’exil. On peut citer également le Premier Livre des Chroniques (1 Ch 8, 33 ) qui donne le nom d’un des fils de Saül, qui va lui succéder. Il porte le nom d’ Eshbaal . Cela est le signe qu’il est mis sous la protection du dieu Baal (qui existait aux côtés de Yahvé). De ce dieu Baal, à côté de Yahvé, il en est question dans l’épisode du prophète Elie (vers 900 avant JC.), sur la montagne du Carmel, dans le Premier Livre des Rois . Dans ce texte tardif qui propose le yahvisme comme étant la religion d’Israël, Elie est présenté en train de convoquer les prêtres de Baal pour mettre à l’épreuve l’efficacité de leur dieu Baal. Naturellement, c’est le feu de Yahvé qui descend sur les holocaustes préparés, et non pas celui de Baal. Alors Elie fait massacrer tous les prêtres de Baal. Cela est bien le signe qu’il n’y a pas de monothéisme en Canaan à cette époque (cf 1 R 18 ).

— Une autre preuve de ce polythéisme nous est donnée par le comportement de Salomon devenu vieux. Il est présenté comme ayant introduit le culte de divinités étrangères. Il s’agit, encore une fois, d’un texte tardif, (c’est-à-dire rédigé après l’exil), le Premier Livre des Rois , dont le but est la proclamation de Yahvé comme Dieu d’Israël ; voici ce passage 1 R 11, 1-8  :
« Le roi Salomon aima beaucoup de femmes étrangères – outre la fille de Pharaon – : des Moabites, des Ammonites, des Edomites, des Sidoniennes, des Hittites, de ces peuples dont Yahvé avait dit aux Israélites : « Vous n’irez pas chez eux et ils ne viendront pas chez vous ; sûrement ils détourneraient vos cœurs vers leurs dieux. » Mais Salomon s’attacha à elles par amour ; il eut sept cents épouses de rang princier et trois cents concubines. Quand Salomon fut vieux, ses femmes détournèrent son cœur vers d’autres dieux et son cœur ne fut plus tout entier à Yahvé son Dieu, comme avait été celui de son père David. Salomon suivit Astarté, la divinité des Sidoniens et Milkom l’abomination des Ammonites. Il fit ce qui déplait à Yahvé et il ne lui obéit pas parfaitement comme son père David. C’est alors que Salomon construisit un sanctuaire à Kemosh, le dieu de Moab, sur la montagne à l’orient de Jérusalem, et à Milkom, le dieu des Ammonites. Il en fit autant pour toutes ses femmes étrangères, qui offraient de l’encens et des sacrifices à leurs dieux  ».

Ainsi à l’époque de Salomon, 1000 avant JC., à côté de Yahvé, il y a la déesse Astarté, déesse de la fertilité, il y a Milkom pour lesquels Salomon bâtit des temples. Ce qui est intéressant, c’est la suite du texte où il est dit : « Yahvé s’est irrité contre Salomon parce que son cœur s’est détourné de Yahvé, Dieu d’Israël » (1 R 11, 9). En fait cette phrase doit être comprise comme l’expression de la justification de Yahvé comme seul Dieu d’Israël après ou pendant l’exil . A l’époque de Salomon, il y avait le polythéisme en Israël.

— Ainsi dans les livres dits ‘’historiques’’ de la Bible, il est souvent question de l’infidélité d’Israël qui se tourne vers d’autres divinités que Yahvé. C’est toujours le même genre littéraire : justification du yahvisme après l’exil, mais transposé aux époques antérieures. Ainsi le texte du Livre des Juges où il est question de Baal et Astarté en Jg 2, 11-15  :

« Alors les enfants d’Israël firent ce qui déplaît à Yahvé et ils servirent les Baals. Ils délaissèrent Yahvé, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir du pays d’Egypte, et ils suivirent d’autres dieux parmi ceux des peuples d’alentour. Ils se prosternèrent devant eux, ils irritèrent Yahvé, ils délaissèrent Yahvé pour servir Baal et Astarté. Alors la colère de Yahvé s’enflamma contre Israël. Il les abandonna à des pillards qui les dépouillèrent, il les livra aux ennemis qui les entouraient et ils ne furent pas capables de leur résister. Dans toutes leurs expéditions, la main de Yahvé intervenait contre eux pour leur faire du mal, comme Yahvé le leur avait dit et comme Yahvé le leur avait juré. Il les réduisit aussi à une extrême détresse. »

Comme on peut le voir, le culte de Baal et d’Astarté était très important en Canaan. Il rivalise avec celui de Yahvé. Astarté porte aussi le nom d’Ashéra ( Jg 3, 7 ; 2 R 23, 9 ). Elle correspond à la divinité assyrienne du nom d’ Ishtar , divinité de la fécondité et de l’amour.

— Je voudrais m’arrêter encore un instant à cette divinité féminine Ashéra. Elle a fait l’objet d’un culte dans le royaume de Juda, à Jérusalem, et non seulement dans le royaume d’Israël. Les auteurs de la Bible reprochent au roi Manassé qui a régné sur Juda de 687 à 642 : « d’avoir placé la statue d’Ashéra qu’il avait faite, dans le Temple au sujet duquel Yahvé avait dit à David et à son fils Salomon : « Dans ce Temple et dans Jérusalem, la ville que j’ai choisie dans toutes les tribus d’Israël, je placerai mon nom pour toujours » (2 R 21, 7). Le petit fils de Manassé, Josias, a ordonné vers 625 « de retirer du sanctuaire de Yahvé tous les objets du culte qui avaient été faits pour le Baal, pour l’Ashéra et pour toute l’armée du ciel […] Il transporta du Temple de Jahvé en dehors de Jérusalem, à la vallée du Cédron, l’Ashéra et il la fit brûler dans la vallée du Cédron ; il la réduisit en cendres et jeta les cendres à la fosse commune. Il démolit les maisons des prostituées sacrées qui étaient dans le Temple de Yahvé, là où les femmes tissaient des robes de lin pour l’Ashéra » (2 R 23, 4-7).

Ces passages parlent clairement d’une Ashéra vénérée au sanctuaire de Jérusalem. Comme Baal, il semble bien que Yahvé avait une déesse parèdre.

De plus, les fouilles menées en Israël ont souvent mis à jour des statuettes d’Ashéra-Astarté, aux seins proéminents, qui prouvent l’existence, à l’époque préexilique, d’un culte de la fécondité. On peut donc affirmer qu’il y avait dans les deux royaumes de Juda et d’Israël, une cohabitation de divinités d’une part, et d’autre part, que Yahvé lui-même était affublé d’une déesse parèdre.

Ces découvertes permettent de comprendre ce que raconte le Livre de Jérémie sur la religion des habitants de Jérusalem qui ont fui en Egypte avec le prophète, après la conquête de la ville par Nabuchodonosor en 587 avant notre ère, alors que leurs compatriotes avaient été déportés à Babylone. Jérémie reproche à ceux qui sont partis avec lui en Egypte, de célébrer le culte de ‘’ la Reine du Ciel ’’. Ceux-ci se justifient en affirmant qu’ils n’ont fait qu’être fidèles à leurs ancêtres. Voyons ce texte :

« Nous continuerons à faire tout ce que nous avons promis : offrir de l’encens à la Reine du Ciel et lui verser des libations, comme nous le faisions, nous et nos pères, nos rois et nos princes, dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem alors nous avions de la nourriture, nous étions heureux et nous ne voyions pas de malheur. Mais depuis que nous avons cessé d’offrir de l’encens à la Reine du Ciel et de lui verser des libations, nous avons manqué de tout et avons péri par l’épée et par la famine » (Jr 44, 17-18).

La ‘’Reine du ciel’’ que les accompagnateurs de Jérémie en Egypte, disent avoir vénérée n’est rien d’autre que l’ Ashéra // Ishtar dont il a été question dans les autres textes. Il y avait donc bien un culte à cette divinité dans le Temple de Jérusalem bâti par Salomon.

— J’aimerais faire un petit tour en arrière dans le temps, à l’époque des Patriarches, c’est-à-dire 1700-1400 avant JC. Il s’agit de l’époque à laquelle sont situés Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que Joseph, le plus jeune des fils de Jacob, celui qui fut vendu en Egypte. Du point de vue historique, il s’agit de l’époque de grandes migrations de peuples qui descendaient vers le Delta du Nil où ils vont s’installer. Il s’agit de ceux qu’on appelle les Hyksos qui ne seront chassé d’Egypte qu’entre 1580 et 1558 par le roi Ahmosis qui fondera la 18ème dynastie. C’est dans ce contexte de descentes de peuples en Egypte qu’il faut lire la saga biblique de ces quatre patriarches. Les textes écrits certainement après l’exil (après 538) n’ont pour but que de proclamer la supériorité du Dieu d’Israël découvert durant l’exil. Ce sont donc des textes à visée théologique.

Or à côté de la divinité Yahvé, ces textes véhiculent les noms d’autres divinités. Cela ne fait que montrer que Yahvé n’était pas le seul dieu sur la terre de Canaan, avant l’exil. Dans le livre de la Genèse (Gn 14, 22) , il est question d’Abraham qui revient d’une bataille et rencontre avec Melchisédech, roi de Salem. Celui-ci, devant Abraham, offre un sacrifice à son dieu qui porte le nom de El Elyôn (dieu des hauteurs). En Gn 16, 13 il est question d’une divinité El Roï . Ce texte est très intéressant car il montre la ‘’Yahvisation’’, durant l’exil, d’une divinité cananéenne bien présente en Canaan avant l’exil. Il s’agit de ceci : Abraham n’avait pas de descendance car Sarah, sa femme, était stérile. Alors Dieu lui dit de s’approcher de la servante de Sarah qui s’appelle Agar. Celle-ci, enceinte, est chassée de la maison par Sarah ; alors Dieu s’adresse à elle et lui dit que par son fils, elle sera la mère d’un grand peuple (les Arabes). C’est là que le texte devient intéressant pour notre objet : il est dit qu’Agar donna à ce dieu qui lui avait parlé (Yahvé), le nom de El Roï , c’est-à-dire ‘’ Celui qui me voit ’’. Donc on peut tirer la conclusion selon laquelle il existait une divinité, liée à la vision (Le mot Roï de "El Roï" vient du verbe hébreu "rahah" qui signifie "voir") en Canaan ; celle-ci, après l’exil, fut ‘’yahvisée’’.

Il existe encore d’autres divinités liées au nom de El : El Shaddai (Gn 17, 1  : alliance // circoncision) qui devait être une divinité agraire (le mot Shadaï vient du mot hébreu "sadé" qui signifie "le champ"). Jacob bâtit un autel à une divinité El Béthel (le dieu de Béthel). Il existe également une divinité appelée El ‘olam (dieu de l’éternité) que Abraham vénère après s’être établi à Beer Shéva ( Gn 21, 33 ).

Tous ces textes prouvent l’existence de divinités en Canaan, qui, dans les textes, voisinent ou sont remplacées par Yahvé. El est une divinité vénérée sous divers noms en Canaan avant l’exil du peuple à Babylone.

Conclusion.
Quand on lit les textes bibliques sans un œil critique, on tombe dans le contresens. Ils donnent l’impression que dès l’époque d’Abraham, Israël croit au Dieu unique appelé Yahvé.

En fait, à cette époque, Israël n’existe pas au sens de l’Israël postexilique. Les textes rédigés après l’exil témoignent de l’établissement du yahvisme précisément à cette époque (c’est-à-dire après l’exil). Mais ces textes transposent cet établissement aux époques antérieures dans le but de fonder l’existence du peuple dans l’élection de la part de Yahvé, devenu leur Dieu durant l’exil. Donc, ils réécrivent l’histoire.

— En fait jusqu’à la période de l’exil, les ancêtres d’Israël en Canaan vivaient dans le polythéisme . Les cités se mettaient sous la protection de divinités locales, liées à la nature et à la fertilité. C’est l’exil qui va conduire à un changement.

2 — La période de l’exil (587-538).
2.1 — L’exil : découverte du yahvisme.

— La Terre de Canaan, nous l’avons déjà dit, est une terre de passage. D’abord pour les Egyptiens qui étendront leur pouvoir jusqu’à l’Euphrate avec Thoutmosis III (1504-1450). Plus tard, sous Akhénaton (1372-1354), les princes des villes de Canaan se plaignent auprès du roi d’Egypte qu’il les laisse sans défense face à des envahisseurs venus du nord (Mitanni).

— La Terre de Canaan est habitée par une population agraire et de bergers qui se regroupent en cité avec un chef à la tête.

— Vers 1050, un ensemble de cités se réunissent pour se donner un roi ; le premier roi est Saül (1030-1010). Mais une guérilla sera menée par David (1010-970) qui veut prendre le pouvoir. Il s’empare de Jérusalem, habitée à l’époque par les Jébuséens. Il réussit à s’y installer comme roi. Son fils va lui succéder : c’est Salomon (970-930), celui qui bâtira le premier temple.

— Mais les fils de Salomon n’arrivent pas à s’entendre ; ils divisent le royaume en deux : au nord, le royaume d’Israël dont la capitale sera Samarie et au sud, le royaume de Juda avec Jérusalem pour capitale.

— Ces deux royaumes vont naturellement s’opposer, se réconcilier, puis de nouveau s’opposer. Mais entre-temps, l’Assyrie se réveille, et veut élargir ses frontières du côté est. C’est ainsi qu’un roi de Babylone, Sargon II, en 722-721 s’empare de Damas et du royaume d’Israël. C’est la déportation à Ninive avec la prise de Samarie en 721. Le royaume du Sud subsistera tant bien que mal ; mais finalement Nabuchodonosor s’empare de Jérusalem et organise la déportation de l’élite du peuple à Babylone (587). Le roi Sédécias est capturé et emmené. C’est le début de l’exil qui durera jusqu’à l’avènement de la Perse avec Cyrus qui s’impose à Babylone et qui permet le retour des exilés à Jérusalem en 538. Voilà, à grands traits, l’histoire jusqu’à l’exil. Durant toute la période de la royauté, ce sont des divinités diverses qui sont vénérées dans les cités de Canaan et au temple de Jérusalem. Elles rivalisent avec Yahvé.

— Alors que s’est-il passé durant cet exil ? Essayons de répondre à cette question. Réponse : c’est dans ce contexte qu’est né le yahvisme. Comme les exilés formaient surtout l’élite intellectuelle d’Israël, c’est-à-dire ceux qui entouraient le roi et les groupes sacerdotaux, c’est dans ce milieu que se trouvent les racines du yahvisme. Les exilés ont gardé le souvenir de la terre natale ; leur liaison au Temple de Jérusalem suscite la nostalgie. L’idée de l’appartenance à une de leurs divinités d’avant l’exil (Yahvé) refait surface ainsi que celle d’infidélité envers cette divinité de la part du peuple. Ainsi va naître la culpabilité envers cette divinité. On cherche une cause à cette situation d’exil : celle-ci est trouvée dans l’infidélité du peuple envers Yahvé. D’où appel à la conversion du cœur et naissance d’une foi en ce Dieu Yahvé qui viendra libérer les captifs. Sur lui, vont se focaliser tous les espoirs. Ainsi, avec l’exil, on assiste à une intériorisation de la religion. Avant l’exil, Yahvé, comme ses concurrents en terre de Canaan, fonctionnait comme étant un dieu national sous la protection duquel se mettait le peuple. Durant l’exil, on assiste à un approfondissement spirituel : si nous sommes exilés, se disent-ils, c’est à cause de notre péché, de notre infidélité. Mais Dieu est un Dieu miséricordieux ; il nous pardonnera si nous nous convertissons. Ainsi naît l’espérance du retour. Cette expérience est exprimée par le Deutero-Isaïe (Chapitres 40 à 55) qui commence par la phrase : « Consolez, consolez mon peuple, dit Dieu … criez-lui que son service est accompli, que sa faute est expiée, qu’elle a reçu de la main de Dieu double punition pour ses péchés » (Is 40, 1-2). C’est dans ce contexte également qu’il faut situer le prophète Jérémie qui insiste fortement sur l’idée de punition qu’inflige Yahvé au peuple à cause de son infidélité, mais aussi sur la notion de pardon et de Nouvelle Alliance que Dieu scelle avec son peuple (Jr 31, 31) : « Je mettrai mon alliance et ma loi au fond de leur être et je l’écrirai dans leur cœur » . Idem pour le prophète Ezéchiel qui décrit comment la gloire de Yahvé quitte Jérusalem (Ez 11, 22), mais il décrit également la nouvelle alliance que Dieu scelle avec le peuple : « Je vous rassemblerai, dit Yahvé, du milieu des peuples, je vous réunirai de tous les pays (…) et je vous donnerai la terre d’Israël » (Ez 11, 17).

— Donc l’exil est le lieu d’un grand approfondissement et d’une intériorisation de la religion. Les idées majeures sont : fidélité – péché – conversion – fidélité de Dieu – miséricorde de Dieu – Amour de Dieu pour les hommes. On peut dire que l’exil est le lieu où Dieu est postulé comme étant une personne. A ce titre, il est engagé dans l’histoire. Les théologiens de l’époque exilique sont persuadés qu’en réalité, c’est Dieu qui mène l’histoire. Nabuchodonosor qui déporte le peuple en exil et Cyrus qui libère Israël, sont vus désormais comme étant des moyens par lesquels Dieu conduit l’histoire. L’histoire devient une histoire entre le peuple d’Israël et Dieu, car dans un tel contexte, il devient évident qu’il n’y a qu’un seul Dieu qui puisse être Dieu. C’est le Dieu d’Israël.

— Dès lors, cette théologie présidera à l’écriture des textes bibliques ou à la réécriture des traditions anciennes. La mémoire populaire a gardé le souvenir d’ancêtres descendus en Egypte (Hyksos) ainsi que de sorties de ce pays pour nomadiser dans le désert du Sinaï. On a gardé le souvenir d’interdictions de la part de l’Egypte de laisser sortir du pays ces groupes désirant aller nomadiser dans le nord du Sinaï ; cela pouvait se comprendre de la part des égyptiens. Ces gens n’étaient-ils pas susceptibles de se lier, en périodes de troubles, à ces populations qui déferlaient vers l’Egypte, en quête de terres fertiles ? Telle devait être la situation à l’époque de Ramsès II et, plus tard, à celle de Ramsès III avec les peuples de la mer. Ces vieux souvenirs, conservés dans la mémoire populaire deviennent, interprétés dans la perspective du yahvisme qui s’installe, les moyens de montrer que c’est Yahvé qui conduit l’histoire. Désormais, pour les auteurs bibliques en exil, c’est Yahvé qui a conduit Abraham en Egypte ; mais c’est un Abraham « reconstruit » théologiquement ; c’est Yahvé qui a organisé la présence de Joseph en Egypte ; c’est lui qui en a fait le vizir du pharaon en vue de la libération prochaine du peuple. C’est lui qui a suscité Moïse ; c’est lui qui a conduit le peuple à travers la Mer Rouge et qui a fait mourir les Egyptiens. C’est lui qui a conduit Israël en terre de Canaan ; c’est lui qui a choisi les rois ; c’est lui qui punit Israël ; c’est lui qui suscite Cyrus pour permettre aux juifs de retrouver leur pays. Tout est relu (et donc transformé) au profit de la supériorité de Yahvé. Ainsi de divinité locale, Yahvé devient le dieu national d’Israël, puis il devient le seul Dieu, car de Dieu, il ne peut y en avoir qu’un seul.

Mais il faut nous poser la question : d’où vient Yahvé ? Nous y répondons en prenant le récit de la vocation de Moïse.

2.2 — Le récit de la vocation de Moïse (Exode 3, 13-15, cité plus bas).

— Qui est Moïse ? Le monothéisme est lié au nom de Moïse. Une question se pose à son sujet : s’agit-il d’un vrai personnage historique ou est-il une fiction littéraire au service de l’idée monothéiste ? Il existe des représentants de l’une et de l’autre hypothèses. Je penche personnellement pour la solution d’un vrai personnage historique car ce nom de Moïse ne peut s’expliquer que sur fond d’une étymologie égyptienne (Le nom de Moïse en Ex 2, 10 reçoit une explication. La fille de pharaon qui le trouve dans la corbeille déposée sur le Nil, le nomme Moïse car, dit-elle, « je l’ai sauvé des eaux » Cette étymologie est fondée sur le verbe masha qui signifie ‘’tirer (des eaux)’’. Il s’agit d’une étymologie populaire dont le but est théologique : montrer la protection du peuple par Yahvé, grâce à l’intermédiaire de Moïse. En fait il s’agit d’un nom égyptien : cela prouve l’existence en Egypte de groupes d’origine sémitique qui ont donné à leurs enfants des noms d’origine égyptienne. L’étymologie égyptienne est la suivante : m exprime la provenance, l’origine ; shé signifie « le lac ». Dès lors m suivi de shé donnent m-she = Moshè) . Mais il est difficile de donner un contenu à ce personnage. Tout ce qui en est dit, dans ce texte, relève de la théologie post-exilique. Ceci m’amène à la position suivante : les migrations de peuples à l’époque des Hyksos, ont amené en Egypte des groupes d’origine sémitique. C’est à ces groupes qu’appartenaient les hommes devenus les patriarches bibliques dont nous avons parlé. Des groupes de ces sémites nomadisaient dans le désert du Sinaï et du côté du golfe d’Aqaba. C’est là que se trouvait le pays de Madian. Il n’y a rien d’impossible à ce que des enfants nés de Sémites en Egypte, aient reçu un nom d’origine égyptienne. Ainsi en fut-il, à mon avis, pour Moïse.

— Voici ce que dit le chapitre 2 de l’ Exode , le concernant et ceci est important pour notre sujet : Moïse est né alors que le Pharaon avait donné l’ordre de faire mourir tous les enfants des Hébreux. Mais sa mère le sauve en fabriquant un berceau au moyen de bitume et de roseaux et elle le met dans les roseaux du Nil. La fille de pharaon le découvre. Elle l’adopte et Moïse est éduqué au palais du roi jusqu’au jour où il va fuir en Madian car il est recherché par la police égyptienne du fait qu’il avait tué un Egyptien qui maltraitait un Hébreu. Pour notre objet, il est important de remarquer ceci : le fait que Moïse soit sauvé dans un berceau en bitume est l’application à Moïse d’une histoire du 3ème millénaire en Mésopotamie. Le roi Sargon d’Agadé fut sauvé de cette façon devant ses persécuteurs. Cela prouve que les textes furent écrits en Mésopotamie au moment de l’exil, sur le vieux souvenir d’ancêtres descendus en Egypte. D’autre part, tout le récit de l’Exode a pour but de montrer la supériorité de Yahvé sur les dieux égyptiens, représentés par Pharaon. Dans ce contexte, l’accueil du petit Moïse au palais, donc dans la Maison de Pharaon, n’a pas d’autre but que de ‘’faire un pied de nez’’ à Pharaon et à ses dieux. Tout cela montre que ce texte est une construction littéraire datant de l’exil, dans le but d’établir le Yahvisme.

—  La fuite de Moïse en Madian et le buisson ardent . Le texte de Exode 2, 11-22 raconte la fuite de Moïse en Madian, car ayant tué un Egyptien, il est recherché par la police de Pharaon. En Madian, il va se marier avec Cippora, la fille du prêtre Jétro ( Ex 18, 1ss ). Ce prêtre vénère une divinité du nom de Yahvé ( Ex 18, 10-11 ). Et voilà que Moïse voit un buisson brûler mais qui ne se consumait pas. Alors une voix se fait entendre. C’est Yahvé qui se manifeste à lui.

Que dire de ce récit ? Certains détails relèvent visiblement de vieux souvenirs enfouis dans la mémoire collective ; cela est clair pour ce qui concerne des heurts entre sémites établis en Egypte et des Egyptiens. Cela est clair également pour la présence de tribus sémites qui nomadisaient dans le Sinaï jusqu’au golfe d’Aqaba (Madian). C’est sur ces souvenirs enfouis que l’auteur de l’Exode va ‘’yahviser’’. Il le fait de la manière suivante, mais lisons le texte Ex 3, 1-15  :

Le buisson ardent. « Moïse qui paissait les moutons de Jétro, son beau-père, prêtre de Madian, et les avait amenés par delà le désert, parvint à la montagne de Dieu, l’Horeb. L’Ange de Yahvé se manifesta à lui sous la forme d’une flamme de feu jaillissant du milieu d’un buisson. Moïse regarda : le buisson était embrasé mais il ne se consumait pas. Il se disait alors : « Je vais m’avancer pour considérer cet étrange spectacle, et voir pourquoi le buisson ne se consume pas. » Yahvé le vit s’avancer pour mieux voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse, Moïse ! » - « Me voici » répondit-il. Alors, il dit : « N’approche pas d’ici. Ote tes sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte ». Dieu dit encore : « C’est moi le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ». Moïse alors se voila la face, dans la crainte que son regard ne se fixât sur Dieu.

Mission de Moïse. Et Yahvé dit : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui réside en Egypte. J’ai prêté l’oreille à la clameur que lui arrachent ses surveillants. Certes, je connais ses angoisses. Je suis résolu à le délivrer de la main des Egyptiens et à le faire monter de ce pays vers une contrée plantureuse et vaste, vers une contrée où ruissellent le lait et le miel, demeure des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Perizzites, des Hivvites et des Jébuséens. Maintenant que la clameur des enfants d’Israël est venue jusqu’à moi et que j’ai vu aussi l’oppression que font peser sur eux les Egyptiens, maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon pour faire sortir d’Egypte mon peuple, les enfants d’Israël.

Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël ? » Dieu dit : « Je serai avec toi et voici le signe auquel tu reconnaîtras que ta mission vient de moi … Lorsque tu auras mené le peuple hors d’Egypte, vous rendrez un culte à Dieu sur cette montagne. »

Révélation du Nom divin.
Moïse dit alors à Dieu : « Soit ! Je vais trouver les enfants d’Israël et je leur dis : « Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous ! ». Mais s’ils demandent quel est son nom que leur répondrai-je ? » Dieu dit alors à Moïse : « Je suis celui qui suis. » Et il ajouta : « Voici en quels termes tu t’adresseras aux enfants d’Israël : « ‘’Je suis’’ m’a envoyé vers vous. » Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est le nom que je porterai à jamais, sous lequel m’invoqueront les générations futures. »

— Quelques explications : le passage important est celui qui est relatif au nom divin. La divinité qui parle de l’intérieur du buisson qui ne se consume pas, révèle son nom : « Je suis celui qui est (suis) » (Ex 3, 14). Cette expression utilise le verbe être qui se dit "haïah’’ en hébreu. Cela nous amène à la supposition suivante : des tribus sémitiques qui nomadisaient dans le voisinage du golfe d’Aqaba ont dû rencontrer un groupe qui vénérait une divinité dont le contenu et le sens étaient proches de ceux du verbe « être ». D’une telle divinité, il n’était pas possible de faire des images et des représentations. C’est cette divinité qui fut adoptée et introduite à Jérusalem à l’époque des Juges et de la Royauté. Cette divinité adoptée par les rois d’Israël, figurait à côté de celles dont nous avons mentionné les noms : Ashéra, Baal, El. Il ne s’agit pas encore du monothéisme, mais d’un hénothéisme. Cette divinité Yahvé a été adoptée, conformément au sens du verbe « être », comme étant celle qui fonde l’existence. Elle est celle sur laquelle ses adorateurs peuvent s’appuyer, en même temps que sur les autres qui figurent à côté d’elle.

— Hypothèse explicative : travail théologique durant l’exil. En 587/6, le royaume du sud, Juda et la ville de Jérusalem sont pris par Nabuchodonosor. Comme nous l’avons vu, le peuple se pose la question du pourquoi de l’exil. Et la réponse qu’il se donne est celle d’une punition de Yahvé à cause de sa propre infidélité. C’est en exil que Yahvé devient le Dieu unique d’Israël. Et les théologiens commencent à relire, sous le point de vue de Yahvé qui, pour eux, guide l’histoire, les bribes de traditions d’avant l’exil. C’est ainsi que la sortie d’Egypte devient le chemin de la victoire de Yahvé sur Pharaon. C’est ainsi que la période des Juges et celle de la Royauté deviennent le théâtre de luttes incessantes contre les faux dieux que sont Baal, El et les Asheroth. Yahvé, durant l’exil, devient le Dieu propre d’Israël. Pour les hébreux, c’est lui qui les a choisis, il leur a donné une loi qui les sépare des autres peuples. Ils sont, eux, le seul peuple élu. C’est lui, ce Dieu, qui a créé le monde ; pour l’expliquer, ils reprennent les mythes babyloniens en les « yahvisant ».

Tel est le cheminement emprunté pour l’introduction de Yahvé et du yahvis-me. Mais tout n’est pas terminé car pour le moment, il ne s’agit que du Dieu d’Israël, c’est-à-dire du Dieu de ce peuple, les autres peuples ayant leurs propres dieux. Ce n’est pas encore le monothéisme : c’est de l’hénothéisme. Il reste un pas à franchir : ce sera notre troisième point.

3 — Le monothéisme découvert pendant l’exil.

La réflexion des théologiens de l’exil ne s’arrête pas à l’hénothéisme ; ceux-ci vont jusqu’à l’affirmation de Dieu qui ne peut être qu’unique ; c’est cela le monothéisme. Nous allons le voir par la lecture de deux textes : le premier (Exode 6, 2-9) est encore hénothéiste et le second (Deutéronome 6, 4-9) est l’affirmation du monothéisme.

1er texte - Ex 6, 2-10 : « Dieu parla à Moïse et lui dit : « Je suis Yahvé. Je me suis manifesté à Abraham, à Isaac et à Jacob sous le nom d’El Shaddaï, mais je ne me suis pas fait connaître d’eux sous mon nom de Yahvé. Je me suis engagé aussi, en faisant alliance avec eux, à leur livrer le terre de Canaan, le pays où ils résidaient en étrangers. Lorsque j’ai entendu le gémissement des enfants d’Israël asservis par les Egyptiens, je me suis souvenu de mon alliance. Tu diras donc aux enfants d’Israël : Je suis Yahvé, et je vous soustrairai aux corvées que les Egyptiens vous imposent. Je vous affranchirai de la servitude en laquelle ils vous tiennent et je vous délivrerai en frappant fort et en châtiant durement. Je vous adopterai pour mon propre peuple et je serai votre Dieu. Vous saurez alors que c’est moi, Yahvé, votre Dieu, qui vous aurai soustraits aux corvées des Egyptiens. Puis je vous introduirai dans le pays que j’ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob et que je vous donnerai à vous en patrimoine, moi, Yahvé ! » Moïse rapporta ces paroles aux enfants d’Israël, qui se refusèrent à l’écouter, car ils n’en pouvaient plus, ainsi tenus en dure servitude. »

— Comme on peut le voir, il s’agit d’un nouveau récit de la vocation de Moïse. Mais ici, il n’est pas question de Buisson ardent. Le texte s’arrête à ce qui est théologiquement nécessaire, c’est-à-dire ceci : Yahvé absorbe El Shaddaï ; ceci est donc exilique. Puis, Yahvé se donne comme étant le Dieu des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob ; ceci est de la théologie exilique : les théologiens se fabriquent une histoire. Puis, Dieu est présenté comme venant au secours des Hébreux qui souffrent en Egypte : cette notion de miséricorde est typiquement exilique. Puis, Dieu promet de conduire le peuple dans la terre de Canaan : ceci est aussi exilique ; le peuple espère retourner en son pays, ce trait est exilique (cf le Deutéro-Isaïe). Donc nous avons, avec ce texte, tous les éléments propres à la théologie exilique.

— Mais notons ce détail : Dieu dit à Moïse « Je vous prendrai pour mon peuple et je serai votre Dieu » (v. 7). Voilà l’expression de l’hénothéisme : Yahvé sera le Dieu du peuple revenu en son pays, comme les autres peuples ont leur propre Dieu.

2ème texte – Dt 6, 4-9 : Shema Israël – « Ecoute, Israël : Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent gravées dans ton cœur ! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur dira aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout ; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. »

— Le Deutéronome est un livre exilique et post-exilique. L’auteur réfléchit à l’identité du peuple d’Israël. Pour cet auteur, Dieu a appelé Israël et l’a choisi d’une élection particulière (Ex 7, 7). De ce fait, Israël est appelé à une fidélité. Cette fidélité s’exprime par l’amour du prochain (c’est-à-dire de l’Hébreu) et le souvenir constant de Dieu et de ses hauts faits en faveur du peuple. Donc fidélité à l’Alliance qui s’exprime par la fidélité aux commandements du Décalogue. La loi doit être inscrite dans le cœur de chacun, sur leurs mains et sur leur front.

— La phrase importante de ce texte pour notre objectif, est la première phrase : « Ecoute Israël : Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé » (V. 6, 4). On pourrait traduire de manière encore plus précise en disant : « Yahvé notre Elohim est le Yahvé unique ». Cette phrase exprime clairement le monothéisme. Pour l’Israël exilique et postexilique, il ne peut pas y avoir plusieurs dieux. Dieu est nécessairement unique. Toutes les autres divinités sont dès lors des idoles. C’est cette vision qui préside et qui est le fil conducteur de l’écriture de l’Ancien Testament.

— A partir de là, les auteurs bibliques vont penser les problèmes, non seulement au niveau d’Israël, mais au niveau de l’humanité toute entière. Israël pense sa propre vocation : elle est de faire connaître le vrai et unique Dieu à tous les peuples. Mais lui, Israël, occupe une place particulière et privilégiée du fait de l’élection.

— Les auteurs bibliques vont repenser les mythes babyloniens de création en fonction du monothéisme. Ils commencent par les démythologiser. Ce ne sont plus ni le soleil, ni la lune, ni l’océan primordial qui sont des divinités, mais ces éléments sont des créatures de l’unique Dieu transcendant qui est Yahvé.

— Pour ces auteurs bibliques, c’est ce Dieu qui est au fondement de l’existence humaine. Par sa vie éthique, l’homme a à se donner d’être homme. C’est cela, réaliser l’image et la ressemblance de Dieu. Plus l’homme devient homme, plus il réalise sa vocation de Fils de Dieu.

Conclusion.

— Il a fallu du temps pour que l’homme découvre le monothéisme. La première période fut celle d’un polythéisme ; elle correspond à la période des Juges en Israël et à celle de la royauté, c’est-à-dire 1200 jusqu’à l’exil en 587.

— L’exil fut le creuset de la naissance du monothéisme. Mais dans un premier temps, Yahvé n’est le Dieu que d’Israël, les autres peuples ayant leurs propres dieux. C’est l’hénothéisme.

— Enfin, toujours durant l’exil, et l’époque postexilique, Yahvé est reconnu comme Dieu unique. C’est une véritable révolution qui est introduite par le monothéisme, car l’homme s’est découvert comme étant fils de Dieu, image de Dieu. Cela veut dire que, de la même manière que Dieu est au fondement de tout ce qui est, l’homme étant image, a, dans ce monde, à faire qu’il soit un monde où tous puissent vivre dans la paix et la justice. L’organisation du monde revient à la liberté responsable de l’homme.

— C’est donc l’Israël exilique et postexilique qui est l’inventeur du monothéisme. Israël a découvert qu’il ne peut pas y avoir d’homme s’il n’y a pas Dieu. Le judaïsme qui commence de s’auto-construire après l’exil, est l’ensemble des institutions dont le but est de permettre l’érection d’une société où l’homme puisse vivre cette vocation qui est la sienne.

— Le christianisme s’enracine dans ce monothéisme, mais il veut en faire éclater le légalisme (dont la circoncision) et il pousse l’engagement de Dieu dans l’histoire jusqu’à l’affirmation de Dieu en chair humaine (incarnation). Le grand apôtre de cette vision est Saint Paul qui a refusé, en premier, le légalisme juif. Pour lui, la mission du peuple juif s’arrête avec le Christ qui universalise l’alliance.

— L’islam fonctionne aussi sur l’idée de l’unicité de Dieu, mais il affirme exclusivement sa transcendance. Ce Dieu s’est révélé de manière ultime par le Prophète. L’homme n’a qu’à se soumettre à la grandeur de Dieu. Il doit lui obéir de manière absolue. Le mot « islam » signifie « soumission ».

*********************************************************************

L’AMÉLIORATION DES PLANTES CULTIVÉES EN MÉDITERRANÉE

Patrice Crossa-Raynaud

Généralités.
Les plantes cultivées ont toutes une origine sauvage. Les nôtres ont, le plus souvent, des ancêtres méditerranéens mais certaines ont été importées il y a fort longtemps d’Extrême-Orient ou, plus récemment, d’Amérique du Sud (16ème siècle.)

L’Homme exerce depuis qu’il les a découvertes aux débuts de la sédentarisation, au néolithique, une pression de sélection millénaire.

Les plantes sauvages ont une variabilité cachée, sous la forme de caractères récessifs, qui ne s’exprime que si le caractère est à l’état homozygote. On sait maintenant que ces caractères récessifs proviennent de diverses modifications du génome : mutations diverses. Beaucoup sont létales, mais certaines sont favorables ou simplement sans effets néfastes. Les variations non utiles ont été conservées sous la forme de séquences muettes à l’état hétérozygote.

Mais ces caractères cachés qui apparaissent spontanément sur quelques individus à l’état homozygote présentent parfois un avantage déterminant pour la domestication et les agriculteurs, qui n’ont pas manqué de les observer, ont tenté de les conserver dans la descendance.

L’amélioration des plantes cultivées c’est donc essentiellement l’émancipation des caractères récessifs.

Cette méthode de sélection, très ancienne, commune à tous les peuples agricoles, est dite « massale », ou en masse. Elle consiste à repérer un caractère génétique nouveau apparaissant spontanément au gré des fécondations croisées. L’agriculteur souhaite fixer la nouveauté si la multiplication végétative est possible (bouturage par exemple) ou bien il récoltera séparément les graines de la plante observée et les ressèmera dans l’espoir de les retrouver l’année suivante.

Mais ce faisant, il n’a pas contrôlé les géniteurs mâles et femelles : le caractère n’est pas fixé.

Mais en procédant ainsi pendant plusieurs années, il arrive pourtant à fixer le caractère sous la forme homozygote.

Un caractère souvent donné en exemple est celui du rachis solide des blés, ce qui facilite la récolte puisque l’épi reste entier alors que c’est évidemment un défaut majeur dans la vie sauvage puisque cela s’oppose à la dispersion des épillets et donc des graines.

Parmi les caractères qui ont été lentement favorisés est celui de la grosseur qui existe chez tous les végétaux (et aussi les animaux). On peut citer par exemple les fines asperges sauvages qui sont botaniquement identiques à nos grosses asperges blanches vendues au marché.

Il en va de même pour les très petites « pommes d’api », ancêtres de la Golden ou des petites poires « sept en bouche » ancêtres de la « doyenne du comice ».

Il convient ici de noter le très petit nombre d’espèces sauvages ayant été aptes à la domestication. Une douzaine d’espèces seulement parmi les centaines de céréales sauvages. Notre alimentation repose sur un très petit nombre d’espèces.

La sélection « massale » tâtonnante a finalement été très efficace même si elle fut lente. Elle se poursuit encore de nos jours. C’est ainsi que les variétés d’arbres fruitiers comme la cerise « hâtive de Burlat », la pomme « Golden delicious », l’abricot « Bergeron » ont été découvertes il y a peu, poussant spontanément dans une haie.

L’application des lois de Mendel, au début du siècle dernier, a permis de s’affranchir notablement du hasard et de mettre au point la sélection généalogique ou dirigée, où l’on maîtrise les géniteurs mâles et femelles des croisements et où l’on observe systématiquement tous les descendants. Elle a permis de réaliser des améliorations agricoles spectaculaires.

Mais que ce soit la sélection massale ou généalogique, elles ont toutes les deux le défaut de faire perdre, par consanguinité, la variabilité génétique existant dans les espèces sauvages.

Nos variétés cultivées, surtout celles, anciennes, issues de la sélection massale, sont devenues tributaires de l’Homme qui les a créées.

Il suffit d’observer le retour à la broussaille des restanques des collines méditerranéennes façonnées par des générations de paysans misérables acharnés à coloniser un milieu hostile.

La sélection humaine est en dehors de la nature de sorte que tout ce que l’Homme crée est provisoire et disparaîtrait s’il ne s’en occupait plus. La trace de l’Homme s’effacerait s’il n’était plus là. Nos variétés cultivées sont le résultat de modifications génétiques : mutations, délétions (pertes d’un petit fragment d’ADN), transferts de gènes, épigénétique, fragments de virus, etc. N’en déplaise aux écologistes, elles sont toutes des OGM.

Avant de donner quelques exemples d’amélioration de plantes cultivées en Méditerranée, une dernière remarque générale.

Le professeur Jesse Ausubel a montré récemment que les bienfaits sanitaires, nutritionnels et environnementaux des progrès de l’agronomie ont été si considérables depuis la dernière guerre mondiale, qu’au cours des cinquante dernières années, où la population mondiale a plus que doublé, la production agricole a triplé tandis que les surfaces agricoles restaient stables (+ 12 %). Il reste encore des terres disponibles car on ne cultive plus que les meilleures, notamment en Europe et il n’y a plus de famine. Mais ces productions abondantes chagrinent les adeptes de la culture biologique, celle du retour à l’Antique, voire au Préhistorique.

Le blé

Il fait partie de l’immense famille des céréales, avec le riz et le maïs. Il est une des bases de l’alimentation humaine. Depuis le Néolithique, au Proche-Orient, vers 9000 ans avant JC, il a été une des premières espèces domestiquées. C’est ainsi que, dans l’Egypte la plus ancienne, on célébrait Osiris pour avoir donné le blé aux hommes parmi ses bienfaits, leur permettant de vivre sans la chasse.

Le genre Triticum, nom botanique du blé, comporte de nombreuses espèces qui présentent une constitution génétique extraordinaire. Elles sont toutes originaires des montagnes de Turquie, le Taurus notamment, où l’on situe le centre de diversification.

Les espèces les plus anciennes, le Triticum, ont un génome de 2n = 14 chromosomes. On peut citer le Triticum monococcum ou engrain, qui fut cultivé. Ce Triticum monococcum (AA), il y a 500 000 ans, s’est croisé spontanément avec une autre céréale voisine : Aegilops speltoïdes (BB) pour constituer, on ignore comment, un blé tétraploïde 2n = 28 chromosomes où les génomes du Triticum et de l’Aegilops cohabitent sans jamais se mélanger (AA.BB).

De cette synthèse unique est issue une série d’espèces différentes. On peut citer comme cultivées : Triticum durum le blé dur Triticum dicoccum l’amidonnier Triticum turgidum le blé poulard branchu (Auvergne) ou le blé dit « des pharaons »

Un autre événement aussi improbable s’est produit à nouveau au Moyen-Orient il y a 9000 ans environ aux débuts de la domestication : une nouvelle fusion entre un blé tétraploïde (28 chromosomes) et Aegilops tauschi (DD) qui a formé un blé héxaploïde (AA, BB, DD) qui a donné notamment le blé tendre (Triticum aestivum ou vulgare) et la grande épeautre (Triticum spelta) appréciée des adeptes de la culture bio car plus rustique mais moins productif.

A l’INRA de Paris, Jolivet a mis vingt ans pour analyser et reconstituer un blé hexaploïde, à partir de diploïdes sauvages, ce qui était survenu spontanément, et en prenant soin de conserver la variabilité des espèces sauvages à 2n = 14 chromosomes d’origine.

Ces travaux ont ensuite été poursuivis par les maisons de semence : Vilmorin, Limagrain, etc. pour créer des variétés plus productives et résistantes aux maladies (rouille).

Cela, joint à la maîtrise des fertilisations chimiques et la lutte contre les mauvaises herbes, a fait que la production de blé tendre qui était de 20 qx à l’hectare environ dans les années 30, a été, en 2012, de 70 qx à l’hectare.

Le blé tendre est mieux adapté aux conditions climatiques du nord de la Méditerranée alors que le blé dur l’est mieux aux pays du sud (Afrique du nord, Italie du sud) plus arides.

La différence essentielle entre le blé tendre et le blé dur est que le premier, dont les graines contiennent du gluten élastique, donne de la « farine » panifiable alors que celle du deuxième, qui a un autre type de gluten et qui est riche en protéines, ne l’est pas (semoule).

La culture du blé a poussé les hommes à mettre peu à peu au point les instruments nécessaires :

le bâton pour creuser des trous,
la houe en pierre,
l’araire,
la charrue,
la faucille,
le battage (fléaux),
le van.

On a calculé qu’il fallait jadis trois heures de travail pour récolter un kg de blé. Les mauvaises récoltes d’origine climatiques provoquaient des famines en Europe (comme il n’y a pas si longtemps pour le riz aux Indes et en Chine). La dernière famine en France remonte à 1709. Le blé a été en fait une source essentielle d’énergie (amidon) et de protéine (gluten) pour les hommes méditerranéens.

Robert Pitte, de l’Institut, a récemment montré que les tables européennes connaissaient les nouilles bien avant le retour de Chine de Marco Polo (1295). Des tablettes cunéiformes traduites en 1994 leur attribuent même une postériorité mésopotamienne.

Les Chinois du nord, qui connaissaient le blé tendre via la Route de la soie trois siècles avant notre ère, ont inventé la fabrication des pâtes fraîches à bouillir avec de nombreuses variantes : nouilles, raviolis, etc.

En Méditerranée, les nouilles fraîches sont connues vers la même époque dans les communautés juives. On a découvert, dans les ruines d’Herculanum, une machine à faire des nouilles (+ 79 de notre ère).

C’est à Naples vers l’an 800 que l’on invente la « pasta secca » à la semoule de blé dur introduite en Sicile par les Arabes. Celle-ci était donc déjà utilisée aussi dans les pays arabes d’Afrique du nord pour le couscous cuit à la vapeur et les galettes au four. Elles sont introduites en France par Catherine de Médicis.

La vigne

Vitis vinifera existe encore à l’état sauvage en lisière dans les bois de Méditerranée. C’est une liane qui présente des sexes séparés et donne des petites grappes de baies comestibles.

Elle a subi, il y a très longtemps, une mutation rendant ses fleurs hermaphrodites (mâle et femelle) qui a été évidemment conservée par tous les viticulteurs.

Les variétés que nous connaissons sont anciennes et forment deux groupes. Les variétés à gros grains, dites raisin de table, originaires du Proche-Orient musulman : dattier de Beyrouth, muscat d’Alexandrie, (le professeur Pirovano, vers 1940, a eu l’idée, à Naples, de croiser ces deux variétés et la chance d’obtenir, du premier coup, la variété « Italia » connue dans toute l’Europe et cultivée en tonnelles) et des variétés de cuve pour la production de vin. Il existe aussi une variété ancienne sans pépins, la sultanine ou raisin de Corinthe donnant les raisins secs. Chaque région viticole a ses variétés de cuve. La région méditerranéenne de l’Europe représente 62,7 % du vignoble mondial.

Tout aurait pu continuer à évoluer tranquillement si la production européenne n’avait pas été confrontée, à partir de 1862, à un ravageur sans remède : le phylloxera.

Importé d’Amérique du nord sur des plants de Vitis américains contaminés, ce puceron d’un demi-millimètre dont les femelles se multiplient sans fécondation, se nourrit sur les racines des vignes européennes et tue les ceps en moins de trois ans.

Les premiers cas ont été observés dans l’Hérault et toutes les vignes européennes furent contaminées en moins de quarante ans et le reste du monde ensuite, car il existe des formes sexuées ailées qui facilitent la dispersion. Seules les vignes implantées dans des sols sablonneux sont épargnées (Camargue). Aucun traitement n’est efficace. Ce fut un véritable désastre ravageant des millions d’hectares.

L’identification du responsable fut faite par trois membres de l’Académie des Sciences et des Lettres de Montpellier : MM. Bazille, Planchon et Sahut en 1868. Planchon commet l’imprudence de rédiger un compte rendu pour l’Académie des Sciences de Paris où le Comte Paul de Gasparin et ses confrères, sans être venus sur le terrain, mettent en doute avec condescendance que les pucerons observés soient les responsables des mortalités observées. Rien de sérieux ne pouvait venir du Midi. La cause était la sécheresse.

En très peu d’années, toute la France est victime de l’épidémie : la production de vin qui était de 70 millions d’hectolitres tombe à 25 millions en 1879.

Jules Planchon et Louis Viallat entreprennent une prospection en Amérique du nord avec des collègues locaux, pour ramener des variétés des Vitis américaines : vitis rupestris, riparia, labrusca, etc., résistantes au phylloxera et espèrent pouvoir s’en servir comme porte-greffe de Vitis vinifera.

Rapidement ils sélectionnent les types les mieux adaptés à nos sols. La viticulture européenne est sauvée.

Mais le phylloxera n’est pas entré seul en France. Il fut accompagné de deux maladies cryptogamiques : le mildiou et l’oïdium de la vigne se sont installés définitivement partout et nécessitent toujours des traitements pluriannuels à la bouillie bordelaise dont on a des raisons de craindre que le cuivre accumulé intoxique peu à peu le sol.

On a donc tenté, par hybridation, de créer des variétés résistantes. De très nombreux chercheurs publics ou privés s’y sont consacrés.

Le premier croisement avec Vitis labrusca a donné un hybride résistant avec un goût « foxé », ressemblant au cassis que l’on trouvait sur les marchés de Nice sous le nom de « framboisé », évidemment impropre à la vinification, sauf pour un palais américain.

Des centaines de croisements ont été faits sans résultats définitifs et se poursuivent encore avec des succès mitigés. Leur utilisation en France est interdite, sauf dérogation, depuis 1935. En revanche, en Suisse depuis 1980, il y a une liberté totale et de plus en plus de nouveaux cépages remplacent les traditionnels pour leur excellence gustative et leur résistance aux maladies.

Les techniques actuelles transgéniques bien maîtrisées permettraient peut-être de transférer plus efficacement les gènes de résistance des vignes américaines à Vitis vinifera. Mais que diraient les écologistes ? Il est douteux que l’INRA se lance dans l’aventure, d’autant que les chercheurs spécialisés ont quitté la France. Et puis le bouquet d’un vin issu de Pinot noir, de Cabernet ou de Merlot est-il seulement le fait des ADN ou épigénétique ? Les viticulteurs bio sont évidemment très tentés (AOC génériques).

L’olivier

Olea europea, espèce typiquement méditerranéenne qui peuple, avec le lentisque, le chêne kermès, etc. les collines de tous nos rivages (maquis). Cette espèce est particulièrement résistante à la sécheresse et à la concurrence d’autres espèces. C’est ainsi qu’elle a survécu sur de nombreuses restanques plus ou moins abandonnées.

Les agriculteurs ont, depuis l’Antiquité, sélectionné de nombreuses variétés plus riches en huile (5 kg de fruit pour 1 l d’huile en moyenne). Ces variétés sont très bien adaptées à leurs conditions de culture. Mais cette adaptation très ancienne a eu comme conséquence mal expliquée, que les variétés cultivées ne produisent régulièrement que dans les zones où elles ont été sélectionnées. Le Cailletier à Nice, la Frantoïo à Florence, la Chemlali autour de Sfax en Tunisie par exemple.

Toutes ces variétés sont sûrement très anciennes.

C’est ainsi que j’ai pu identifier des noyaux antiques découverts dans les restes d’une ancienne huilerie de la petite ville romaine abandonnée de Sufetula (Sbeïtla) comme étant de la Chemlali toujours cultivée à Sfax.

L’huile d’olive a longtemps été la seule graisse liquide disponible, ce qui en a fait une production majeure des pays méditerranéens. Cette production a très longtemps été confiée par les agriculteurs à de très nombreux moulins à huile : meules en pierre, scourtins, presses, etc. Les petits producteurs apportaient journellement leur récolte au moulin.

Vers la fin du 19ème siècle, la production d’huile d’olive a connu une crise majeure avec la concurrence de l’huile de graines exotiques : l’arachide, beaucoup moins chère. De nombreuses exploitations ont alors été plus ou moins abandonnées. Dans les années 60, l’association des producteurs d’huile d’olive a eu l’idée de faire la promotion de ce produit : fruit du soleil héritier de la Grèce, bénéfique pour la santé grâce à des polyphénols. On y a ajouté le régime crétois ensuite. Cette propagande, discutable, a eu un effet miraculeux en sorte que de nombreuses plantations ont été rénovées, notamment en Italie et surtout en Espagne et même à Nice.

Mais cette production de nouveau abondante ne pouvait plus être traitée dans des moulins artisanaux plus ou moins disparus, sauf pour quelques productions de luxe.

Les olives ont le défaut de mûrir pratiquement toutes en même temps, surtout s’il s’agit, comme nous l’avons vu, de variétés régionales uniques, multipliées végétativement ou par greffage.

On a donc mis au point des moulins à huile industriels de divers types, capables de traiter en continu des volumes considérables. Les olives récoltées sont en effet très sensibles, après récolte, à la fermentation et doivent donc être traitées rapidement sinon l’acidité de l’huile augmente.

Lorsqu’on achète de l’huile d’olive marquée « vierge extra », première pression à froid, c’est exact. Mais, le plus souvent, il est indiqué, en tout petit : « huile provenant de la communauté européenne », ce qui veut dire qu’après le pressage à froid, on vérifie l’acidité éventuelle des lots qui ne doit pas dépasser 5% et on les mélange pour donner aux consommateurs un produit ayant toujours le même goût : fruité, doux, etc.

Récemment est apparue l’huile de palme. Les producteurs d’huile sentant le danger, ont réagi en expliquant qu’elle était mauvaise pour la santé, ce qui est discutable. N’empêche que la mention « sans huile de palme » fait florès. Il est bien difficile aujourd’hui d’échapper aux craintes alimentaires. Elles ont, pour la plupart, des origines douteuses ne reposant sur rien de sérieux. Plus le nombre d’informations non sélectionnées est important dans un espace social, plus la crédulité se propage (Gérald Bronner : in « La démocratie des crédules).

Les arbres fruitiers

Dans les pays méditerranéens, on cultive plusieurs espèces d’arbres fruitiers que l’on peut regrouper en :

Rutaceae : Citrus (agrumes) originaires de l’Asie du sud : Indes, Java : oranges, citrons, pamplemousses, clémentines, etc.

Rosacées : pommiers, poiriers, prunus divers (pêchers, abricotiers, cerisiers, prunus, etc.), originaires de Chine centrale via la Route de la soie.

Les agrumes sont cultivés en Afrique du nord, au Moyen-Orient ainsi qu’en Espagne et en Italie du sud. Les pommiers et poiriers sont mieux à leur place dans les pays du nord de la Méditerranée. Les prunus poussent dans toute la zone.

Pendant des siècles, ces productions fruitières étaient plantées en mélange dans des jardins, près des sources d’eau d’irrigation et ne faisaient pas l’objet d’un commerce important.

On a retracé le cheminement de l’abricotier qui, venu de Chine, a progressé le long des rivières du Pamir ou du Ladakh, de l’Indus puis de l’Anatolie pour atteindre en deux branches, l’une les rivages de l’Afrique du nord au sud et l’Espagne ; l’autre de l’Arménie à la Roumanie au nord, puis la France et enfin l’Espagne.

Dans ces deux branches, la plupart des arbres sont issus de semis non greffés et les fruits sont séchés au soleil pour l’hiver ou transformés en alcool (prunes dans les Balkans).

La culture fruitière en France a très longtemps constitué un accessoire pour l’agriculteur (châteaux, monastères ou commerce local). Au début du 20ème siècle, on offrait encore à Lille une orange à un enfant pour Noël.

Une mutation commerciale s’est produite au début du 20ème siècle en Afrique du nord avec les agrumes. Sur le modèle observé en Californie et en Floride où l’on plantait, dans des terres vierges, des vergers monovariétaux (Washington navel, Valencia late), des producteurs créent avec succès, en Afrique du nord, de vastes exploitations de ces mêmes variétés destinées aux marchés européens avec les mandarines et, vers 1920, une nouveauté, la clémentine. En Italie et en Espagne, les vergers sont longtemps traditionnels : en mélange.

En France, la culture fruitière est restée longtemps confinée aux abords des grandes agglomérations. C’est ainsi que près de Paris, sur le modèle des jardins du roi à Versailles, on entretient des vergers de pêchers à Montreuil -où les arbres sont adossés à des murs pour éviter le gel- et des vergers de pommiers et de poiriers en espaliers soumis à des tailles extrêmement sophistiquées et coûteuses dans la vallée de la Loire.

On ne dispose pas en effet, à cette époque, des moyens de transporter rapidement les fruits, fragiles, sur de longues distances.

Tout va brusquement changer après la dernière guerre, avec la mise en place de la chaîne du froid : dès la récolte, les fruits sont triés, lavés, mis en cagettes, entreposés dans des chambres froides et expédiés par camions frigorifiques dans la nuit jusqu’aux marchés.

Cette évolution brutale a été initiée par quelques exploitants, dont M. Herman à Bergerac avec la Golden, prenant modèle sur ce qu’ils avaient vu alors aux Etats-Unis dans les années 40. Mais il convenait, pour cela, de choisir des variétés en nombre limité, aptes à cette nouvelle production, avec comme qualités indispensables, d’avoir des fruits résistants aux manipulations, colorés et fermes avant maturité complète. Des variétés américaines avaient été sélectionnées dans ce sens : les pommes Golden delicious et Red delicious, les pêches Elberta, Dixigem, Dixired, mais aussi françaises : poires Bon chrétien (Williams), Comice, abricot Polonais et Bergeron, prune d’Agen, Reine-claude, cerise Burlat et Napoléon, etc. Il y en a eu de nouvelles depuis. Il convenait aussi de standardiser la production en diminuant les frais de taille et de récolte : pommiers et poiriers en espalier, prunus en gobelets.

Sur ce modèle, la production fruitière en France a connu une véritable explosion depuis 50 ans. Il y a 170 000 hectares de vergers actuellement (1% de la superficie agricole), du verger familial au grand domaine. Il en va de même en Espagne et en Italie.

En France, la production fruitière se situe essentiellement dans les départements du sud, depuis Rhône-Alpes jusqu’à l’Aquitaine. Elle est en tête de la production d’abricots et troisième de pommes. C’est le troisième producteur européen de fruits derrière l’Espagne et l’Italie qui n’ont pas manqué de profiter des innovations françaises.

*********************************************************************

LA GÉOLOGIE EN MÉDITERRANÉE

René Dars

Après la dislocation du continent unique, la Pangée, le continent africain s’est peu à peu rapproché de l’Europe. L’océan qui les séparait s’est réduit à ce qui allait devenir la Méditerranée, une mer fermée qui, en s’évaporant, malgré l’apport des fleuves côtiers, est devenue un vaste dépôt de sels : gypse, puis chlorure de sodium, jusqu’au jour où le barrage du détroit de Gibraltar a cédé (au Messinien), précipitant les eaux de l’Atlantique dans cet immense bassin qui se serait rempli en moins de deux ans !

Actuellement l’Afrique continue à s’avancer vers l’Europe dans un phénomène de subduction.

Ceci a pour conséquence de maintenir un volcanisme résiduel en Italie, restes d’une ceinture de feu allant du Massif central à l’Anatolie au Tertiaire.

Une autre conséquence est un relief tourmenté bordant cette mer intérieure (Pyrénées, Alpes, Carpates), alors qu’au Nord comme au Sud demeurent de vastes plaines. Ce relief a favorisé la diversification des espèces animales ou végétales.

Actuellement le continent africain, une des plus anciennes plaques tectoniques de la Terre, continue sa lente progression vers le Nord, vers la fermeture inéluctable du détroit de Gibraltar et de la Méditerranée.

Mais tout ceci se compte en millions d’années.

Ce qui, en revanche, est actuel, c’est la sensibilité aux tremblements de terre de certaines régions où la plaque africaine s’enfonce sous la plaque européenne : l’Italie, la Grèce, la Turquie où il n’est évidemment pas raisonnable d’implanter des centrales nucléaires et où les constructions antisismiques sont recommandées (Istanbul).

********************************************************************

PEUT-ON CONCEVOIR LA MÉDITERRANÉE ? L’HOMME MÉDITERRANÉEN PEUT-IL CONCEVOIR SON ENVIRONNEMENT COMME UN CONCEPT UNIQUE ?

Pierre Bourgeot

Qu’est-ce que concevoir ?

A noter que les sciences cognitives définissent la conceptualisation comme une phase de la pensée. Cette phase est précédée par le traitement des stimuli produits par nos sens et suivie des phases de mémorisations. Pour concevoir le sujet doit être un être pensant, capable d’une l’activité abstractive de l’esprit. (Abstraction au sens « abstact » anglo-saxon c’est-à-dire une synthèse). Le produit de la conceptualisation est un concept qui permet de se représenter un objet externe par la pensée ainsi que des liens avec d’autres concepts. On parle d’images ou de représentations mentales.

« C’est un axiome pour Descartes que toutes choses doivent être telles que notre entendement les conçoit. »

On définit la Représentation mentale comme « un ensemble de connaissances ou de croyances encodées en mémoire et que l’on peut extraire et manipuler mentalement. Le concept représente un ensemble d’idées ayant un rapport les unes avec les autres. Les concepts sont représentés sous forme de symboles dans notre système de traitement de l’information.

Pour classifier un concept on utilise un attribut déterminant (comme pour définir un ensemble on utilise un prédicat d’appartenance). Au cours de notre apprentissage du monde qui nous environne nous créons une sorte d’encyclopédie de concepts que l’on appelle des schémas conceptuels (ou catégories ontologiques)

Ex : le concept de « cheval » sera relié à la catégorie ontologique « animal » qui évoque toutes les caractéristiques acquises sur « animal ». Les nouveaux concepts sont créés par un mécanisme d’inférence qui va utiliser toutes les représentations pré-existantes et leurs relations.

L’homme ne peut observer la nature de manière objective. Il y a interaction constante entre son monde intérieur et le monde extérieur. L’évolution du monde intérieur influence la percep¬tion du monde extérieur et inversement, le contact avec le monde extérieur transforme le monde intérieur.

Le monde intérieur est truffé de concepts, de modèles et de théories acquis tout au long d’une vie. Ce monde intérieur, quand il est projeté au-dehors, ne permet plus à l’homme de voir des faits "nus" et objectifs, dénués de toutes interprétations.

Même le plus objectif d’entre nous a des préjugés. La réalité est donc inévitablement transformée par le monde intérieur, et nous ne voyons que ce que nous voulons bien voir. Pour tenter d’objectiver notre perception mais surtout notre discours nous disposons de la faculté d’abstraction qui nous permet de construire et manipuler des concepts. Le mécanisme de modélisation est un des outils cognitifs à notre disposition.

Nos sens sont éduqués à attribuer des significations à l’alentour. Car prendre de l’information autour de nous signifie que nous ne repérons ce que l’on connaît. Nos sens ne perçoivent pas les informations, ils ne font qu’envoyer au cerveau des stimuli qui sont décodés par des zones qui attribuent le sens à donner, en fonction de notre biographie. C’est dire combien nous sommes obtus à l’inconnu !

Quelques définitions de la représentation mentale :

- « les modèles mentaux sont des représentations symboliques des situations auxquelles les individus sont confrontés »,

- « La pensée ne serait, selon l’approche cognitiviste, que la combinaison des représentations, formant des assemblages plus complexes ».

Les psychologues définissent la représentation : " comme un ensemble de connaissances ou de croyances, encodées en mémoire et que l’on peut extraire et manipuler mentalement. "

Pour J.P. Changeux, il existerait dans le cerveau un élément commun qui permettrait aux individus de se comprendre, d’avoir les mêmes représentations du monde quand ils conversent. Un élément qui se traduirait dans le cerveau par des cartes neuronales qui corrèleraient en interne ce qui se passe au dehors. A noter l’importance du langage qui façonne notre esprit. La représentation du sens d’un mot mobilise plusieurs ensembles distribués de neurones correspondant à des traits qui caractérisent les sens associés à ce mot le toucher, le visuel, l’auditif …

L’imagerie cérébrale a bien mis en valeur que "différentes catégories sémantiques mobiliseraient différentes structures cérébrales". Le cerveau élaborerait, grâce aux codages de gènes et à d’autres modalités accordant plus de souplesse, des scénarii, (GOD = Generator of diversity, générateur de diversité). En fonction des rencontres certaines populations de neurones sont activées et renforcent leurs relations synaptiques ; d’autres jamais excitées disparaissent. Exemple : le petit humain entend toutes les intonations possibles des langues humaines à sa naissance, et au bout d’un an n’est plus capable d’entendre que celles qui ont été son bain langagier. Ainsi la sélection serait darwinienne, ce qui ne sert pas disparaît.

En conclusion, c’est l’environnement qui stabilise les réseaux neuronaux et donc les conduites qu’ils codent. La réalité imprimerait sa marque non sur une argile vierge, mais en effaçant les pré-représentations endogènes inadaptées. Nous modélisons notre réalité et ne raisonnons que sur des concepts modèles.

Peut-on concevoir la Méditerranée ?

Nous pouvons maintenant reprendre la question : peut-on concevoir la Méditerranée ? Réfléchir sur la Méditerranée, implique de faire un effort d’abstraction pour définir un concept et un attribut déterminants. Mais encore faut-il que la Méditerranée constitue une réalité commune qui fasse sens à une majorité d’observateurs voire à tous si on envisage un concept à caractère universel et un sentiment d’identité commune c’est-à-dire une compréhension mutuelle des différences. Le problème préliminaire est donc dans la nécessité d’assumer et reconnaitre le paradoxe d’une identité́ méditerranéenne en dépit des différences et oppositions de religions, de cultures, d’histoire, de situation économique. D’où̀ la nécessité́ d’un certain nombre de conditions qui sont les suivantes :

- le renforcement du sentiment et d’une conscience méditerranéens au sein des pays euro-méditérranéeens, non seulement entre les nations européennes bordant la Méditerranée, mais aussi entre les provinces ou régions spécifiquement méditerranéennes au sein de ces nations, et le développement de mouvements de citoyens méditerranéens ;

- un renforcement analogue entre les pays afro-méditerranéens et les pays méditerranéens du Moyen-Orient ayant pour conséquence la réintégration de plein droit et en pleine égalité́ de la composante islamique en Europe méditerranéenne, (ce qui comporte l’intégration de la Turquie en Europe, la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine comme nation européenne à part entière, l’intégration de l’immigration islamique en France).

Dans l’histoire du siècle précédent et de ce siècle, l’intelligentsia a joué́ un rôle décisif dans les prises de conscience des identités communes. C’est aujourd’hui aux intellectuels méditerranéens de prôner, défendre et illustrer la conscience et l’identité́ méditerranéennes. D’où̀ la nécessité́ d’une union transnationale des intellectuels méditerranéens.

Ces préalables paraissent indispensableS si l’on espère une représentation mentale universelle de la Méditerranée. Or, la Méditerranée n’existe qu’à l’intérieur d’une sphère restreinte.

Essayons différents déterminants qui pourraient qualifier le concept « Méditerranée ».

a) La géographie.

Pour les géographes, l’objet Méditerrané est une étendue d’eau « au milieu des terres » ou « la masse résiduelle des eaux de la Téthys ». Les conséquences de ce premier jalon induisent un questionnement aux styles de relation entre les rivages suggérés par le pluriel « des terres » puis aux incidences de la taille et de la forme. La Méditerranée n’est pas qu’un vaste plan d’eau, c’est un espace articulé par des îles et des péninsules : des îles relais véritables arches de Noé qui sont à la fois des musées et des cimetières pour la biodiversité où les lois de l’évolution darwinienne s’illustrent (cf Malte) et des péninsules qui constituent des espaces médiateurs entre les rives et facilite les échanges (une illustration nous est donnée par le périple d’Ulysse de Troie aux colonnes d’Hercule).

De grands débats animent les réunions de géographes pour définir la Méditerranée comme un modèle spatial de référence pour déterminer des analogies par rapport à d’autres espaces dans le monde : mer caribéenne, mer asiatique, baltique, arctique, Golfe persique qui s’organisent autour d’une mer (comme les Alpes : les Alpes scandinaves, les Alpes de Sichouan …)

b) L’histoire.

Pour les historiens, elle est le berceau des civilisations et des monothéismes. Un des centres du monde ! En géopolitique, certains s’aventurent à penser qu’elle est un espace de fracture civilisationnelle, pour les autres, plus prudents, un lieu de tensions politiques et économiques abritant autant de ressources à exploiter. Pour l’Europe, elle est devenue une frontière à protéger alors qu’elle était, jusqu’à peu, une frontière à franchir. Durant des milliers d’années, cette mer fut matricielle et porta en elle la plénitude civilisatrice. Durant l’Empire romain elle fut littéralement le centre d’un monde provisoirement pacifié : la Pax romana. Puis à partir du XVIe siècle lui est venu le nom de mer-au-milieu-des-terres, Méditerranée. Ce nom fut une conséquence du développement des civilisations continentales. Aujourd’hui la plénitude est devenue vide, la mer est devenue frontière.

Concevoir la Méditerranée ? Serait-ce illusoire que de chercher aujourd’hui quelque trait commun qui ne soit pas seulement géo-climatique aux trois rives, l’africaine, l’asiatique, l’européenne ? Mais ces rivages abritent des cultures et des organisations politiques différentes qui introduisent des dissymétries entre ces espaces ; rapport de domination, de peuplement, de niveau de développement, etc.

De fait, pour concevoir la Méditerranée il faudrait concevoir à la fois l’unité, la diversité et les oppositions ; il faut une pensée qui ne soit pas linéaire, qui saisisse à la fois complémentarités et antagonismes. La Méditerranée est la mer de la communication et du conflit, la mer des polythéismes et des monothéismes, la mer du fanatisme et de la tolérance, et, où dans la petite Athènes du Ve siècle, le conflit est devenu débat démocratique et débat philosophique.

Le comble de la raison est apparu en Méditerranée, des philosophes grecs à Averroès, d’Averroès aux humanistes de la Renaissance. Mais aussi le comble de la folie avec la destruction par le fer, le feu et le fanatisme de tant de vies, villes, livres, œuvres d’art, civilisations.

c) La religion (religare ou religere)

Les trois religions de la Méditerranée ont un même Dieu, mais ce Dieu unique est divisé en trois Dieux jumeaux et ennemis : ces trois faces du Même se disputent la légitimité céleste et terrestre ; chacun prétend avoir énoncé la vraie Loi ; chacun exige de façon monopoliste, plus que monothéiste, la vraie adoration voire la soumission (Islam). Ils se sont combattus par les armes, par la mort, par les destructions et par les excommunications.

d) La nation

La conception d’un monde méditerranéen où les peuples partagent un héritage commun autour d’un élément fédérateur : la mer intérieure qui a vu naître de grandes civilisations est en contradiction avec l’actualité qui apparaît aujourd’hui comme un espace traversé par de nombreuses factures démographique, économique et politique.

L’idée de nation issue de l’Europe occidentale, s’est répandue aujourd’hui dans toutes les régions méditerranéennes, elle a aggravé les oppositions ethniques et religieuses, elle a apporté son absolutisme propre. On peut même dire que la transplantation de l’idée occidentale de nation, dans le monde pluriel et ethniquement mêlé de l’ex-empire ottoman, qui couvrait le sud de la Méditerranée jusqu’en Algérie, le Moyen-Orient en entier, et le nord de la Méditerranée jusqu’en Albanie, y a produit, non seulement des émancipations, mais également des déchirements et des maux : la décomposition des cosmopolitismes civilisateurs des grandes cités comme Istanbul, Beyrouth, Alexandrie, des déchaînements de purifications ethniques ou religieuses se traduisant par l’expulsion des minorités depuis les guerres gréco-turques jusqu’à la guerre de dislocation de la Yougoslavie.

La Méditerranée voit donc aujourd’hui l’aggravation de ses antagonismes religieux et le développement d’antagonismes nationaux. De plus, elle subit de façon particulièrement intense les grands antagonismes de l’ère planétaire. Une ligne sismique, partant du Caucase, traversant le Moyen-Orient et s’avançant en Méditerranée, concentre en elle de façon virulente l’affrontement de tout ce qui s’oppose dans la planète : Occident et Orient, Nord et Sud, islam et christianisme (avec l’interférence aggravante du judaïsme), laïcité et religion, fondamentalisme et modernisme, richesse et pauvreté. Ces oppositions s’exaspèrent dans et par les antagonismes entre Etats aux frontières arbitraires, opprimant chacun une ethnie ou une religion. La guerre endémique qui sévit dans le Moyen-Orient, fait de celui-ci la principale poudrière du monde.

Plus encore, la Méditerranée subit à sa façon propre, parfois plus gravement qu’ailleurs, l’ensemble des menaces globales qui pèsent sur la planète. La menace nucléaire est présente avec les têtes nucléaires en possession d’Israël et la nucléarisation tôt ou tard probable d’au moins deux nations proches.

e) L’écologie

La menace écologique a déjà pollué gravement les eaux et les rives méditerranéennes, et les dérèglements météorologiques, dépendant en grande partie des perturbations subies sous les effets conjugués des urbanisations, industrialisations et déforestations proches et lointaines, contribuent à la désertification de terres cultivées et aux inondations de régions sèches. Simultanément, les cultures et civilisations méditerranéennes, y compris occidentales, mais surtout les autres, subissent les effets du déferlement homogénéisant et standardisant des processus techno-industriels, notamment la déstructuration des solidarités traditionnelles ainsi que la dépendance de plus en plus étroite à l’égard de l’économie monétarisée. Tout cela suscite, par réaction, le repli sur les identités nationales/religieuses et par là-même les refermetures et hostilités identitaires. Ce repli sur le passé est accentué et amplifié par un autre phénomène mondial d’une très grande ampleur, bien que survenu de façon quasi invisible, qui est la perte du futur.

f) Un destin commun

L’Europe avait répandu la foi dans le progrès sur la planète entière. Les sociétés, arrachées à leurs traditions, éclairaient leur devenir, non plus en suivant la leçon du passé, mais en allant vers un futur promis. Le temps était ascensionnel. Le progrès était identifié à la marche même de l’histoire humaine et il était propulsé par les développements de la science, de la technique, de la raison. La perte de la relation au passé était remplacée, compensée par le gain de la marche vers le futur. La foi moderne dans le développement, le progrès, le futur, s’était répandue sur la terre entière. Cette foi constituait le fondement commun à l’idéologie démocratique-capitaliste occidentale, où le progrès promettait biens et bien-être terrestres, et à l’idéologie communiste, religion de salut terrestre, allant jusqu’à promettre un "avenir radieux".

Concevoir la Méditerranée

La recherche d’un déterminant pour qualifier un concept « Méditerranée » a été vaine. La Méditerranée ne peut être un concept qui l’enferme dans une vision schématique et définitive.

La Méditerranée n’est pas un espace figé : géographie et histoire évoluent selon leur propre cycle qui s’entremêle en créant des dynamiques tantôt centrifuges tantôt convergentes.

Une voie ?

Il n’y a de vraie communication que s’il y a non seulement compréhension mutuelle des différences, mais aussi, en-deçà des différences, un sentiment d’identité́ commune.

La Méditerranée n’est pas un espace figé : géographie et histoire évoluent selon leur propre cycle qui s’entremêle en créant des dynamiques tantôt centrifuges tantôt convergentes. La Méditerranée ne peut être un concept qui l’enferme dans une vision schématique et définitive La Méditerranée ne serait-elle qu’une construction intellectuelle ? Un mythe hérité de l’antiquité romaine imposé par les peuples de la rive Nord.

Aujourd’hui il me semble que l’idée même de « concevoir la Méditerranée » n’est pas (ou plus) possible. Ce qui était un espace de liaison est devenu une frontière un mur entre les rives. La Méditerranée est fracturée mais cette image de fracture n’est peut-être que le résultat de l’actualité. En effet du point de vue de l’équilibre mondial, la civilisation occidentale perd son rôle de pôle. Le Pacifique tend à devenir un centre en soi, avec des relations directes entre ses parties : court-circuit qu’instinctivement le vieux Continent considère comme une sorte de lèse-majesté. Et c’est peut-être là le problème ?

Le concept « Méditerranée » est un devenir qui reste à construire …

Patrice Crossa-Raynaud : sur bien des aspects naturels, la Méditerranée constitue un ensemble unique. La végétation spontanée avec une association végétale particulière : « l’Oleo lenticetum » (oléastres, chênes Kermès, térébinthes, lentisques, etc.), des sols le plus souvent calcaires, un climat tempéré avec des pluviométries principalement hivernales. Tout devrait donc favoriser une culture homogène. On l’a connue au moment du miracle grec pour une élite, mais surtout comme vous l’avez relevé, lors de l’Empire romain : la Pax romana a duré plus de cinq siècles. Ce qui a rompu cette unité, ce sont les invasions extérieures, au nord et à l’est, par ceux que les Grecs appelaient les Barbares, et la civilisation méditerranéenne s’est morcelée depuis ce temps, en principautés avant de devenir des nations.

Pierre Gouirand : la culture méditerranéenne n’a pas été perdue. Elle est devenue la culture européenne qui a essaimé jusqu’aux Amériques.

Richard Beaud : les Romains ont établi un régime militaire qui n’a fait que masquer les civilisations antérieures qui se sont ensuite réinstallées, avec leurs langues et leurs traditions, de sorte que l’on ne peut pas parler d’unité de la Méditerranée. Il en va de même des religions dont beaucoup sont encore présentes aujourd’hui dans des minorités. Les religions pré-juives sont encore là. Certains temples égyptiens fonctionnent.

Maurice Lethurgez : j’ai eu connaissance de ce questionnement dans un livre qui s’appelle « Les concepts nomades » dont nous pourrions parler.

*********************************************************************